« La situation en matière de sécurité s'est détériorée dans les territoires nouvellement libérés. Les bombardements ont commencé, et ils étaient ajustés... Même sur les réseaux sociaux, on pouvait lire que tel endroit avait été reconstruit ou restauré, ou alors qu’on conduit des travaux dans tel endroit, et on avait immédiatement des frappes en réponse, et donc j’ai dû me coordonner en reprenant d’abord des autorisations de la part de l’administration militaire de l’oblast. Ensuite, nous avons coordonné notre travail avec le chef du service régional des relations avec les civils. Ici, pour me protéger et protéger les personnes avec lesquelles je communique, je leur ai posé les questions par écrit, afin qu'il s'agisse d'un document écrit. Ensuite, ils me renvoyaient les réponses à ces questions par écrit. Je rédigeais ensuite une interview ou un article et je l'envoyais à l'administration militaire régionale pour qu'elle puisse examiner les questions de sécurité et s’assurer que nous n’avions enfreint aucune règle. Ni moi, ni les personnes qui me donnaient des interviews ou des commentaires. En principe, tout allait bien. Je l’ai récupéré et ce n’est qu'ensuite que je l'ai publié. Je veux dire par là qu'il est devenu beaucoup plus difficile non seulement de communiquer, mais aussi de traiter les questions de sécurité. » Extrait d’entretien réalisé le 4 septembre 2024.
C’est ainsi que Ivanna[1], rédactrice-en-chef d’un petit média local du sud de l’Ukraine, m’expliquait les difficultés à réaliser un reportage sur un territoire récemment libéré de l’occupation par l’armée russe[2]. Avant l’invasion à grande échelle du 24 février 2022, Ivanna ne se targuait pas d’une grande expérience de travail en conditions de guerre, mis à part quelques entretiens réalisés avec des soldats ou des travailleur·euse·s humanitaires de passage vers ou depuis le Donbass, entre 2014 et 2022. Son village d’habitation basculant sous occupation du jour au lendemain, elle a dû s’adapter rapidement à de nouvelles conditions d’exercice du journalisme. Exilée depuis sa fuite hors des territoires occupés, elle continue à écrire sur sa région et pour ses habitants. Exerçant dans un climat de grande violence et de grande tension face aux risques de représailles, la journaliste cherche à montrer aux autorités sa capacité à travailler en temps de guerre par son respect scrupuleux des règles. Comme elle l’explique, cela permet de rassurer les personnes qu’elle interroge, mais aussi de se forger la réputation d’une journaliste prudente, qui sera ainsi plus à même de réaliser d’autres reportages dans le futur. Une collaboration aussi étroite avec les sources pour la réalisation d’un reportage n’est pas inédite en journalisme, et se rapproche d’une connaissance de la grammaire naturelle qui vise à maintenir les liens avec les sources (Lemieux 2000), mais le degré de formalisation de ces échanges avec les sources, et surtout la présence des autorisations et des relectures par les administrations militaires sont caractéristiques d’un reportage écrit en temps de guerre (Bizimana 2011 ; Gatien 2009 ; Boutaud 1992). Enfin, cette co-construction de l’information avec les autorités locales pose évidemment des questions sur les libertés que la journaliste peut se permettre dans son travail. En effet, et bien que la place des journalistes locaux comme relais des autorités locales a souvent été étudiée (Frisque 2010 ; Le Bohec 1994), cette relation semble rejouée en temps de guerre. Enfin, cet extrait d’entretien met en lumière les préoccupations des journalistes ukrainien.nes pour la sécurité des personnes interrogées et leur volonté absolue de ne pas les exposer au danger. Or, ce principe de « ne pas nuire » n’est pas sans entrer en tension avec leur devoir professionnel d’information. C’est cette tension, ainsi que les façons dont les journalistes y font face individuellement et collectivement, que nous analyserons dans les lignes qui suivent.
Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, le journalisme ukrainien évolue dans un contexte profondément transformé. Bien que l’Ukraine connaisse la guerre sur son sol depuis 2014, cette nouvelle phase marque une rupture décisive par l’instauration de la loi martiale : interdiction de relayer des informations stratégiques, nécessité d’obtenir une accréditation du Ministère de la Défense ainsi que multiplication des autorisations pour travailler sur/près du front, respect d’un délai de trois heures et d’une hiérarchie de publication – après les canaux de communication officiels – des informations au sujet des frappes et de leurs conséquences.
Néanmoins, diverses organisations de régulation des médias appellent les journalistes à poursuivre leur activité en se référant à des normes journalistiques établies en temps de paix, normes que l’on peut retrouver formalisées dans un Code de déontologie adopté en 2004 (Kuzmenko et al. 2023). De plus, il faut souligner qu’à l’instar de Ivanna, la majorité des journalistes ukrainien·ne·s n’étaient pas formé·e·s au reportage de guerre avant 2022, ce qui signifie une adaptation rapide à de nouvelles conditions d’exercice pour beaucoup, bien que la transmission des savoirs accumulés depuis 2014 est importante, en journalisme comme dans d’autres secteurs d’activité (Shukan 2025). Enfin, la position des journalistes ukrainien·ne·s se distingue de celle de leurs collègues étranger·e·s parachuté·e·s pour couvrir le conflit : ils·elles exercent leur métier en tant que citoyen·ne·s directement exposé·e·s à la guerre, un lien de proximité affective les liant aux sujets de leurs reportages (Kotišová 2023 ; Mollerup et Mortensen 2020 ; Al-Ghazzi 2014). Cette situation induit une redéfinition rapide des pratiques professionnelles des journalistes ukrainien·ne·s, qui font l’objet de discussions et de négociations collectives, tant entre pairs que dans les interactions avec les institutions civiles et militaires. En outre, les restrictions imposées par la guerre sont rarement perçues comme des contraintes légales, mais comme une responsabilité morale envers la sécurité des populations civiles et militaires[3]. Ainsi, les acteurs se retrouvent devant une série de restrictions, légitimées en partie par une proximité affective aux sujets des reportages, qui pourraient les mener à travailler conjointement avec les autorités nationales. Or, le journalisme critique reste préservé et la pluralité des voix dans la presse reste attestée (Maufrais in RSF 2024). Entre cadre légal contraignant et crainte de mise en danger des concitoyen·ne·s, comment les journalistes ukrainien·ne·s négocient-ils·elles leurs libertés dans les pratiques professionnelles en temps de guerre ?
Cet article est issu d’une enquête réalisée entre le printemps 2024 et le printemps 2025, et qui croise principalement deux types de sources. Premièrement, des entretiens semi-directifs avec des journalistes ukrainien·ne·s, réalisés en ukrainien, complétés par des entretiens avec des représentant.e.s d’associations et d’organisations qui participent à encadrer, réguler, ou prêter assistance aux journalistes ukrainien·ne·s. Deuxièmement, des observations menées sur deux terrains physiques, l’un dans un dispositif d’accueil de journalistes ukrainiennes en Roumanie[4], et un autre dans une conférence annuelle destinée aux journalistes, le Donbas Media Forum. Ainsi, l’enquête a été bâtie pour contourner l’impossibilité d’effectuer des observations de journalistes au travail – sur le terrain ou en salle de rédaction – et s’est donc concentrée sur les entretiens pour saisir les discours sur les pratiques et leurs transformations, l’observation du Donbas Media Forum permettant de capter des discussions et des débats entre professionnel·le·s. Ayant assisté à sa neuvième édition en octobre 2025[5], ce terrain riche permettait l’observation d’interactions entre différents types de professionnel·le·s des médias : le plus souvent les intervenant·e·s sont des journalistes, des rédacteur·rice·s en chef, parfois des managers et des personnes issues d’ONG traitant plus ou moins avec les médias, mais aussi parfois des portes-paroles ou des responsables de communication des administrations civiles ou militaires.
Je propose d’étudier ce qui, à mon sens, constitue une controverse (Lemieux 2007), à partir d’un panel de discussion intitulé « Journalisme de qualité en temps de guerre : à quoi doit-il ressembler ? ». Ce panel prend la forme d’une table ronde d’environ une heure, organisée devant un public essentiellement composé de professionnel·le·s des médias, au cours de laquelle échangent des journalistes de médias locaux issus de zones particulièrement touchées par la guerre – par les bombardements ou l’occupation russe – ainsi qu’une représentante d’une chaîne de télévision animée par et pour des militaires, Armia TV. Cette intervenante se distingue par un profil relativement atypique au sein du forum : facilement reconnaissables à leur uniforme, les membres de l’armée sont en effet très rares pendant l’événement, que ce soit sur scène ou dans l’assistance. L’analyse de cette interaction sera menée sous l’angle de la controverse : bien que limitée temporellement et spatialement, il s’agit néanmoins d’un échange modéré entre des acteur·rice·s invité·e·s en tant qu’expert·e·s, face à un public de pairs. Il s’agit dès lors d’examiner les justifications des pratiques mobilisées par chacun·e, ainsi que les modalités de formulation de celles-ci.
La table ronde s’ouvre sur un premier bref échange sur le maintien des standards du journalisme en temps de guerre, puis se déplace rapidement sur des questions plus conceptuelles, et sur l’entretien du fil d’actualité malgré les restrictions, notamment concernant le délai et la hiérarchie de publication à respecter après les frappes. Si l’extrait d’entretien de Ivanna témoigne d’une conformation aux exigences des autorités ukrainiennes locales, il est loin de refléter la position de la majorité des journalistes et rédacteur·rice·s quant à leur relation aux administrations publiques.
« Et il y a eu une autre situation, aussi cet été, la deuxième partie de l’été, à Pokrovsk, quand les gens ont vraiment commencé à partir, tout ça était visible, et les locaux me disaient que le marché avait été fermé depuis quelques jours à ce moment-là. Et j’ai envoyé une demande à l’administration municipale, en leur demandant pourquoi on avait décidé de fermer le marché au public, et on ne m’a jamais répondu, leur secrétaire presse ne voulait pas trop discuter avec moi, elle a commencé à me demander mon accréditation du Ministère de la Défense, alors que dans ce cas précis, cette accréditation n’est pas nécessaire, je lui avais envoyé mon passeport, ma carte de presse, on aurait pu me répondre quelque chose, mais non. Mais en principe, j’avais déjà eu l’information de sources locales, et j’ai décidé de livrer l’information, [...]. Et au final, je ne pense pas avoir fait le mauvais choix, parce que l’information a beaucoup été partagée. Et aussi, en même temps, les canaux de communication du conseil municipal ne disaient rien sur le fait qu’il y avait des gens qui évacuaient. [...] Il y avait un sujet sur la végétalisation, sur le plantage de fleurs dans la ville. Je leur ai directement écrit, “qu’est-ce qu’il se passe chez vous ? Est-ce que vous êtes dans une réalité parallèle sur vos canaux de communication ? Est-ce que c’est une manière de communiquer ? Tous les gens sont en train de fuir, parce qu’ils n’ont pas d’information normale, correcte, de la part du gouvernement municipal, et vous vous parlez des fleurs”. Bon, j’ai compris que j’avais vexée [la secrétaire presse de l’administration municipale], mais il se trouve au final que la semaine d’après, ils ont commencé à en parler, et le chef de l’administration locale a fait une vidéo pour annoncer l’évacuation [...]. Et donc je comprends que mon message n’est pas resté sans effet. » Extraits des prises de parole de Bohdan Karkatchov[6], rédacteur-en-chef adjoint du média indépendant en ligne Novyny Donbasu (oblast de Donetsk)[7].
Le rédacteur raconte une situation de déconnexion visible entre la situation telle que relatée par les habitants locaux et le mutisme apparent des autorités. Et tout en dénonçant l’intimidation subie par les autorités lorsque sollicitées, il met en avant sa connaissance de ses droits et devoirs en tant que journaliste, en soulignant l’abus de pouvoir dans la sollicitation de l’accréditation pour obtenir des réponses. De même, il insiste sur la communication d’une même information par une multitude de sources, bien que non-officielles. Il esquisse enfin un contraste entre un journalisme utile, puisque l’article avait été beaucoup partagé par les lecteurs.rices, et une administration tournée en ridicule par des publications hors de propos.
Par la suite, la discussion se concentre sur les questions de sécurité, et le cas présenté par le rédacteur de Novyny Donbasu est repris pour être commenté par la représentante de Armia TV :
« Voilà par exemple, Bohdan a dit que le gouvernement ne délivrait pas une information capitale, je ne défends pas le gouvernement, je ne connais pas les détails de ce cas concret, mais il faut se souvenir que le gouvernement autant que les militaires ont le droit au secret d’État. [...] Et avant de publier l’annonce de l’évacuation en amont d’une annonce officielle du pouvoir, il faut se demander si les Russes ne vont pas faire une frappe sur la gare routière, qui se trouve juste à côté d’une station essence. Et se demander si ça ne va pas mener à de nombreuses pertes humaines. Si je vais pouvoir vivre avec ça sur la conscience. Voilà, j’invite toujours à analyser, réfléchir, et se souvenir de cette règle principale : ne pas nuire. [...] C’est clair que les bons chiffres, c’est un plus pour un journaliste, mais ces publications – et il y a des cas réels comme ça, dont on pourra parler après la guerre – ces publications ont parfois pu briser des négociations de livraisons d’armes. Donc, ne pas nuire, ça doit être le principe à tenir en temps de guerre, et ce principe doit passer avant les chiffres, avant la course aux vues. Voilà à quoi j’appelle chacune et chacun, parce que c’est des sujets très difficiles, très discutables. Il y a deux semaines je me suis aussi disputée avec un journaliste à un bookforum, “mais que doit-on faire des standards du journalisme”, mais quand vous devez choisir entre la vie des gens et les chiffres, s’il vous plaît, pensez-y. » Extrait de prise de parole de Charlotta Khmelnytska, représentante du média gouvernemental Armia TV.
Prenant le point de vue de l’Armée, elle renvoie le journaliste au droit au secret d’État par l’administration mise en faute. Plus encore, elle adopte un ton culpabilisateur, en insistant sur le danger mortel qu’aurait pu représenter l’utilisation de la publication par les forces ennemies. Elle opère enfin une double disqualification des actions du journaliste. En parlant de course aux chiffres, la militaire procède à une disqualification des journalistes qui chercheraient à faire des reportages critiques à l’égard de l’Armée. En revanche, elle requalifie leurs actions comme motivées par l’argent : d’un côté, ces médias chercheraient simplement à se faire connaître en proposant un scoop, et d’un autre, ils se font de l’argent sans penser aux dégâts qu’ils causent dans les échanges diplomatiques. On observe ainsi un glissement dans la signification de « ne pas nuire » : d’abord invoqué au titre de la sécurité du plus grand nombre, il est politisé en étant amalgamé à la mise en péril de la sécurité nationale, par l’évocation des négociations de livraisons d’armes perturbées.
À cette déclaration de la militaire, la rédactrice-en-chef de Nakypilo, prenant la parole à son tour, oppose le besoin de l’existence des médias indépendants comme soupape pour les militaires mêmes, qui peuvent y trouver une voie de communication vers la société et l’État. Pour relater cela, elle prend l’exemple d’un reportage portant sur le processus de mobilisation et les premiers entraînements des militaires, qui n’a jamais vu le jour en raison de sa censure :
« Par exemple, l’année dernière nous avons voulu réaliser un reportage dans le but de montrer [...] le transfert entre le centre de mobilisation et le centre [de formation]. [...] Et de fait, il y avait des gens différents [dans le reportage], beaucoup de garçons qui étaient très enthousiastes et il y avait deux hommes en particulier, qui étaient bleus de peur. [...]. Nous sommes donc face à des gens différents. Puis après il y a eu une censure absolue et cela m’étonne, parce que parfois on se représente les médias comme ceux qui cherchent vraiment à montrer les choses les plus inconfortables, mais nous ici nous sommes tous et toutes pour la victoire, et donc nous avons eu cette collaboration avec les militaires. [...] Nous sommes les seuls, dans cette situation précise [...], leur seul canal de communication vers les gouvernants et vers les Ukrainiens. Et ce choix des sujets désagréables, ou par exemple, si vous saviez que “ça [un missile] va atterrir là-bas”, ça c’est la manière de parler des riverains locaux, de Kharkiv par exemple. “Vous êtes arrivés, vous avez filmé, demain ça va nous atterrir dessus”. Alors que ça va arriver indépendamment de si on a filmé ou pas.» Extrait de prise de parole de Olena Leptouha, rédactrice-en-chef du média indépendant en ligne Nakypilo (oblast de Kharkiv).
En soulignant bien que « tous et toutes [sont] pour la victoire », elle contredit directement les accusations de motivations économiques faites par la militaire. En outre, elle choisit d’argumenter à la faveur des médias indépendants en insistant sur l’importance de leur existence pour les militaires mêmes. Enfin, elle disqualifie le ton adopté par la militaire en le rapprochant des propos de riverains effrayés, rappelant plus tard dans le débat que les journalistes sont souvent victimes des doubles frappes[8], lorsque les équipes de reportage se déplacent sur place dans les premières minutes de la catastrophe : elle donne plus loin l’exemple de deux de ses collègues qui ont souffert en travaillant sur le terrain, réaffirmant l’engagement physique et moral de ces derniers.
Sans apporter de réponse à la controverse, la discussion aboutit finalement sur un compromis, en réunissant les acteurs journalistiques, étatiques et militaires autour de leur savoir partagé pour ce qui est la sécurité des populations :
« C’est juste que je n’aime vraiment pas quand on fait des journalistes des boucs émissaires. Quand on dit qu’il y a une frappe, parce que les journalistes sont arrivés là. [...] Ça me fait tellement mal, quand je vois des civils qui prennent des photos et les postent, alors que les journalistes ne peuvent pas le faire. » Extraits des prises de parole de Yelizaveta Zharkykh, rédactrice-en-chef adjointe du média indépendant en ligne Vhoru (oblast de Kherson).
Jusqu’ici nous avions assisté à une tripartition des acteurs : les journalistes, les représentants de l’État, l’Armée. On voit ici l’émergence d’un quatrième groupe d’acteurs, les « civils », terme qui permet de qualifier les personnes qui ne travaillent pour aucun média, qui ne sont pas socialisées aux mesures de sécurité liées aux images et à la guerre. On remarque enfin que la journaliste déplace la partition de la société dans la gestion de la sécurité : les journalistes qu’elle mentionne dans l’extrait font eux-mêmes partie de la population civile techniquement, et pourtant elle les range du côté des non-civils. Socialisé·e·s, formé·e·s à filtrer les contenus avant leur publication, les journalistes sont ainsi déplacé·e·s du côté de celles·eux qui assurent la défense de leurs concitoyen·ne·s.
Cette injonction à « ne pas nuire » a été rencontrée plusieurs fois au cours de l’enquête. La maxime illustre les dilemmes rencontrés par les journalistes pour respecter les règles de sécurité dans une guerre où ils·elles sont partie prenante, mais aussi les efforts individuels et collectifs déployés pour préserver un pluralisme médiatique. Constamment tiraillé·e·s entre la crainte – souvent justifiée – de mettre en danger des personnes dont ils·elles se sentent responsables et la volonté de continuer à poursuivre un travail d’information, les journalistes ukrainien·ne·s procèdent au cas par cas. En revanche, l’isolement ou la bonne insertion des acteurs, l’expérience accumulée, la reconnaissance et le prestige dont jouissent les journalistes semblent être autant de caractéristiques à considérer pour savoir si la crainte de nuire prendra le pas sur la volonté de publier.
L’absence de clôture à cette controverse peut s’expliquer de plusieurs manières. D’une part, on peut supposer qu’elle est caractéristique d’une guerre en cours. D’autre part, elle est aussi le reflet de la coexistence des opinions divergentes sur la position des médias face au politique et au guerrier. Paradoxalement enfin, le temps de guerre permet une affirmation des interdépendances mais aussi des indépendances des différents acteurs de l’espace médiatique ukrainien.
Bibliographie
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SHUKAN Ioulia, Citoyennes soignantes. Guerre, femmes et fabrique du commun en Ukraine, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme (coll. « 54 »), 2025.
[1] Nom et contenu de l’entretien anonymisés.
[2] Représentant environ 20% du territoire ukrainien, les territoires occupés en Ukraine ne forment pas des blocs monolithiques, mais plutôt un ensemble disparate de territoires plus ou moins verrouillés sous le contrôle de la Russie.
[3] Ce texte est le résultat d’une adaptation du mémoire de l’auteure, soutenu en juin 2025 sous la direction de Ioulia Shukan (EHESS/CERCEC) : « Devoir et engagement des journalistes d’Ukraine depuis l’invasion à grande échelle par la Russie ».
[4] Porté par CFI, le projet Yak Vdoma vise au soutien des journalistes ukrainien·ne·s en les hébergeant ainsi qu’en proposant un soutien matériel et financier à leur travail.
[5] Le Donbas Media Forum a été créé en 2015, à la suite de la fermeture de nombreuses rédactions basées dans l’est de l’Ukraine suite au début de la guerre du Donbass en 2014.
[6] S’agissant d’extraits de prises de parole publiques – les panels ayant même fait l’objet d’enregistrements sur Youtube – l’auteure a choisi de ne pas les anonymiser.
[7] Tous les extraits suivants sont issus du même panel « Journalisme de qualité en temps de guerre : à quoi doit-il ressembler ? » du 19 octobre 2025, à la 9ème édition du Donbas Media Forum.
[8] En anglais double tap, désigne deux frappes aériennes tirées successivement sur la même cible afin de tuer les survivant·e·s de la première attaque, mais surtout de faire des dégâts parmi les équipes de secours qui se seraient rendues sur place, ainsi que les journalistes qui s’empresseraient de couvrir l’attaque.


