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Un journalisme qui « ne doit pas nuire ». L’exercice professionnel entre censure d’État et méfiance des acteurs civils et militaires dans l’Ukraine en guerre.

 

« La situation en matière de sécurité s'est détériorée dans les territoires nouvellement libérés. Les bombardements ont commencé, et ils étaient ajustés... Même sur les réseaux sociaux, on pouvait lire que tel endroit avait été reconstruit ou restauré, ou alors qu’on conduit des travaux dans tel endroit, et on avait immédiatement des frappes en réponse, et donc j’ai dû me coordonner en reprenant d’abord des autorisations de la part de l’administration militaire de l’oblast. Ensuite, nous avons coordonné notre travail avec le chef du service régional des relations avec les civils. Ici, pour me protéger et protéger les personnes avec lesquelles je communique, je leur ai posé les questions par écrit, afin qu'il s'agisse d'un document écrit. Ensuite, ils me renvoyaient les réponses à ces questions par écrit. Je rédigeais ensuite une interview ou un article et je l'envoyais à l'administration militaire régionale pour qu'elle puisse examiner les questions de sécurité et s’assurer que nous n’avions enfreint aucune règle. Ni moi, ni les personnes qui me donnaient des interviews ou des commentaires. En principe, tout allait bien. Je l’ai récupéré et ce n’est qu'ensuite que je l'ai publié. Je veux dire par là qu'il est devenu beaucoup plus difficile non seulement de communiquer, mais aussi de traiter les questions de sécurité. »
Extrait d’entretien réalisé le 4 septembre 2024.

C’est ainsi que Ivanna[1], rédactrice-en-chef d’un petit média local du sud de l’Ukraine, m’expliquait les difficultés à réaliser un reportage sur un territoire récemment libéré de l’occupation par l’armée russe[2]. Avant l’invasion à grande échelle du 24 février 2022, Ivanna ne se targuait pas d’une grande expérience de travail en conditions de guerre, mis à part quelques entretiens réalisés avec des soldats ou des travailleur·euse·s humanitaires de passage vers ou depuis le Donbass, entre 2014 et 2022. Son village d’habitation basculant sous occupation du jour au lendemain, elle a dû s’adapter rapidement à de nouvelles conditions d’exercice du journalisme. Exilée depuis sa fuite hors des territoires occupés, elle continue à écrire sur sa région et pour ses habitants. Exerçant dans un climat de grande violence et de grande tension face aux risques de représailles, la journaliste cherche à montrer aux autorités sa capacité à travailler en temps de guerre par son respect scrupuleux des règles. Comme elle l’explique, cela permet de rassurer les personnes qu’elle interroge, mais aussi de se forger la réputation d’une journaliste prudente, qui sera ainsi plus à même de réaliser d’autres reportages dans le futur. Une collaboration aussi étroite avec les sources pour la réalisation d’un reportage n’est pas inédite en journalisme, et se rapproche d’une connaissance de la grammaire naturelle qui vise à maintenir les liens avec les sources (Lemieux 2000), mais le degré de formalisation de ces échanges avec les sources, et surtout la présence des autorisations et des relectures par les administrations militaires sont caractéristiques d’un reportage écrit en temps de guerre (Bizimana 2011 ; Gatien 2009 ; Boutaud 1992). Enfin, cette co-construction de l’information avec les autorités locales pose évidemment des questions sur les libertés que la journaliste peut se permettre dans son travail. En effet, et bien que la place des journalistes locaux comme relais des autorités locales a souvent été étudiée (Frisque 2010 ; Le Bohec 1994), cette relation semble rejouée en temps de guerre. Enfin, cet extrait d’entretien met en lumière les préoccupations des journalistes ukrainien.nes pour la sécurité des personnes interrogées et leur volonté absolue de ne pas les exposer au danger. Or, ce principe de « ne pas nuire » n’est pas sans entrer en tension avec leur devoir professionnel d’information. C’est cette tension, ainsi que les façons dont les journalistes y font face individuellement et collectivement, que nous analyserons dans les lignes qui suivent.

Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, le journalisme ukrainien évolue dans un contexte profondément transformé. Bien que l’Ukraine connaisse la guerre sur son sol depuis 2014, cette nouvelle phase marque une rupture décisive par l’instauration de la loi martiale : interdiction de relayer des informations stratégiques, nécessité d’obtenir une accréditation du Ministère de la Défense ainsi que multiplication des autorisations pour travailler sur/près du front, respect d’un délai de trois heures et d’une hiérarchie de publication – après les canaux de communication officiels – des informations au sujet des frappes et de leurs conséquences.

Néanmoins, diverses organisations de régulation des médias appellent les journalistes à poursuivre leur activité en se référant à des normes journalistiques établies en temps de paix, normes que l’on peut retrouver formalisées dans un Code de déontologie adopté en 2004 (Kuzmenko et al. 2023). De plus, il faut souligner qu’à l’instar de Ivanna, la majorité des journalistes ukrainien·ne·s n’étaient pas formé·e·s au reportage de guerre avant 2022, ce qui signifie une adaptation rapide à de nouvelles conditions d’exercice pour beaucoup, bien que la transmission des savoirs accumulés depuis 2014 est importante, en journalisme comme dans d’autres secteurs d’activité (Shukan 2025). Enfin, la position des journalistes ukrainien·ne·s se distingue de celle de leurs collègues étranger·e·s parachuté·e·s pour couvrir le conflit : ils·elles exercent leur métier en tant que citoyen·ne·s directement exposé·e·s à la guerre, un lien de proximité affective les liant aux sujets de leurs reportages (Kotišová 2023 ; Mollerup et Mortensen 2020 ; Al-Ghazzi 2014). Cette situation induit une redéfinition rapide des pratiques professionnelles des journalistes ukrainien·ne·s, qui font l’objet de discussions et de négociations collectives, tant entre pairs que dans les interactions avec les institutions civiles et militaires. En outre, les restrictions imposées par la guerre sont rarement perçues comme des contraintes légales, mais comme une responsabilité morale envers la sécurité des populations civiles et militaires[3]. Ainsi, les acteurs se retrouvent devant une série de restrictions, légitimées en partie par une proximité affective aux sujets des reportages, qui pourraient les mener à travailler conjointement avec les autorités nationales. Or, le journalisme critique reste préservé et la pluralité des voix dans la presse reste attestée (Maufrais in RSF 2024). Entre cadre légal contraignant et crainte de mise en danger des concitoyen·ne·s, comment les journalistes ukrainien·ne·s négocient-ils·elles leurs libertés dans les pratiques professionnelles en temps de guerre ?

Cet article est issu d’une enquête réalisée entre le printemps 2024 et le printemps 2025, et qui croise principalement deux types de sources. Premièrement, des entretiens semi-directifs avec des journalistes ukrainien·ne·s, réalisés en ukrainien, complétés par des entretiens avec des représentant.e.s d’associations et d’organisations qui participent à encadrer, réguler, ou prêter assistance aux journalistes ukrainien·ne·s. Deuxièmement, des observations menées sur deux terrains physiques, l’un dans un dispositif d’accueil de journalistes ukrainiennes en Roumanie[4], et un autre dans une conférence annuelle destinée aux journalistes, le Donbas Media Forum. Ainsi, l’enquête a été bâtie pour contourner l’impossibilité d’effectuer des observations de journalistes au travail – sur le terrain ou en salle de rédaction – et s’est donc concentrée sur les entretiens pour saisir les discours sur les pratiques et leurs transformations, l’observation du Donbas Media Forum permettant de capter des discussions et des débats entre professionnel·le·s. Ayant assisté à sa neuvième édition en octobre 2025[5], ce terrain riche permettait l’observation d’interactions entre différents types de professionnel·le·s des médias : le plus souvent les intervenant·e·s sont des journalistes, des rédacteur·rice·s en chef, parfois des managers et des personnes issues d’ONG traitant plus ou moins avec les médias, mais aussi parfois des portes-paroles ou des responsables de communication des administrations civiles ou militaires.

Je propose d’étudier ce qui, à mon sens, constitue une controverse (Lemieux 2007), à partir d’un panel de discussion intitulé « Journalisme de qualité en temps de guerre : à quoi doit-il ressembler ? ». Ce panel prend la forme d’une table ronde d’environ une heure, organisée devant un public essentiellement composé de professionnel·le·s des médias, au cours de laquelle échangent des journalistes de médias locaux issus de zones particulièrement touchées par la guerre – par les bombardements ou l’occupation russe – ainsi qu’une représentante d’une chaîne de télévision animée par et pour des militaires, Armia TV. Cette intervenante se distingue par un profil relativement atypique au sein du forum : facilement reconnaissables à leur uniforme, les membres de l’armée sont en effet très rares pendant l’événement, que ce soit sur scène ou dans l’assistance. L’analyse de cette interaction sera menée sous l’angle de la controverse : bien que limitée temporellement et spatialement, il s’agit néanmoins d’un échange modéré entre des acteur·rice·s invité·e·s en tant qu’expert·e·s, face à un public de pairs. Il s’agit dès lors d’examiner les justifications des pratiques mobilisées par chacun·e, ainsi que les modalités de formulation de celles-ci.

La table ronde s’ouvre sur un premier bref échange sur le maintien des standards du journalisme en temps de guerre, puis se déplace rapidement sur des questions plus conceptuelles, et sur l’entretien du fil d’actualité malgré les restrictions, notamment concernant le délai et la hiérarchie de publication à respecter après les frappes. Si l’extrait d’entretien de Ivanna témoigne d’une conformation aux exigences des autorités ukrainiennes locales, il est loin de refléter la position de la majorité des journalistes et rédacteur·rice·s quant à leur relation aux administrations publiques.

« Et il y a eu une autre situation, aussi cet été, la deuxième partie de l’été, à Pokrovsk, quand les gens ont vraiment commencé à partir, tout ça était visible, et les locaux me disaient que le marché avait été fermé depuis quelques jours à ce moment-là. Et j’ai envoyé une demande à l’administration municipale, en leur demandant pourquoi on avait décidé de fermer le marché au public, et on ne m’a jamais répondu, leur secrétaire presse ne voulait pas trop discuter avec moi, elle a commencé à me demander mon accréditation du Ministère de la Défense, alors que dans ce cas précis, cette accréditation n’est pas nécessaire, je lui avais envoyé mon passeport, ma carte de presse, on aurait pu me répondre quelque chose, mais non. Mais en principe, j’avais déjà eu l’information de sources locales, et j’ai décidé de livrer l’information, [...]. Et au final, je ne pense pas avoir fait le mauvais choix, parce que l’information a beaucoup été partagée. Et aussi, en même temps, les canaux de communication du conseil municipal ne disaient rien sur le fait qu’il y avait des gens qui évacuaient. [...] Il y avait un sujet sur la végétalisation, sur le plantage de fleurs dans la ville. Je leur ai directement écrit, “qu’est-ce qu’il se passe chez vous ? Est-ce que vous êtes dans une réalité parallèle sur vos canaux de communication ? Est-ce que c’est une manière de communiquer ? Tous les gens sont en train de fuir, parce qu’ils n’ont pas d’information normale, correcte, de la part du gouvernement municipal, et vous vous parlez des fleurs”. Bon, j’ai compris que j’avais vexée [la secrétaire presse de l’administration municipale], mais il se trouve au final que la semaine d’après, ils ont commencé à en parler, et le chef de l’administration locale a fait une vidéo pour annoncer l’évacuation [...]. Et donc je comprends que mon message n’est pas resté sans effet. »
Extraits des prises de parole de Bohdan Karkatchov[6], rédacteur-en-chef adjoint du média indépendant en ligne Novyny Donbasu (oblast de Donetsk)[7].

Le rédacteur raconte une situation de déconnexion visible entre la situation telle que relatée par les habitants locaux et le mutisme apparent des autorités. Et tout en dénonçant l’intimidation subie par les autorités lorsque sollicitées, il met en avant sa connaissance de ses droits et devoirs en tant que journaliste, en soulignant l’abus de pouvoir dans la sollicitation de l’accréditation pour obtenir des réponses. De même, il insiste sur la communication d’une même information par une multitude de sources, bien que non-officielles. Il esquisse enfin un contraste entre un journalisme utile, puisque l’article avait été beaucoup partagé par les lecteurs.rices, et une administration tournée en ridicule par des publications hors de propos.

Par la suite, la discussion se concentre sur les questions de sécurité, et le cas présenté par le rédacteur de Novyny Donbasu est repris pour être commenté par la représentante de Armia TV :

« Voilà par exemple, Bohdan a dit que le gouvernement ne délivrait pas une information capitale, je ne défends pas le gouvernement, je ne connais pas les détails de ce cas concret, mais il faut se souvenir que le gouvernement autant que les militaires ont le droit au secret d’État. [...] Et avant de publier l’annonce de l’évacuation en amont d’une annonce officielle du pouvoir, il faut se demander si les Russes ne vont pas faire une frappe sur la gare routière, qui se trouve juste à côté d’une station essence. Et se demander si ça ne va pas mener à de nombreuses pertes humaines. Si je vais pouvoir vivre avec ça sur la conscience. Voilà, j’invite toujours à analyser, réfléchir, et se souvenir de cette règle principale : ne pas nuire. [...] C’est clair que les bons chiffres, c’est un plus pour un journaliste, mais ces publications – et il y a des cas réels comme ça, dont on pourra parler après la guerre – ces publications ont parfois pu briser des négociations de livraisons d’armes. Donc, ne pas nuire, ça doit être le principe à tenir en temps de guerre, et ce principe doit passer avant les chiffres, avant la course aux vues. Voilà à quoi j’appelle chacune et chacun, parce que c’est des sujets très difficiles, très discutables. Il y a deux semaines je me suis aussi disputée avec un journaliste à un bookforum, “mais que doit-on faire des standards du journalisme”, mais quand vous devez choisir entre la vie des gens et les chiffres, s’il vous plaît, pensez-y. »
Extrait de prise de parole de Charlotta Khmelnytska, représentante du média gouvernemental Armia TV.

Prenant le point de vue de l’Armée, elle renvoie le journaliste au droit au secret d’État par l’administration mise en faute. Plus encore, elle adopte un ton culpabilisateur, en insistant sur le danger mortel qu’aurait pu représenter l’utilisation de la publication par les forces ennemies. Elle opère enfin une double disqualification des actions du journaliste. En parlant de course aux chiffres, la militaire procède à une disqualification des journalistes qui chercheraient à faire des reportages critiques à l’égard de l’Armée. En revanche, elle requalifie leurs actions comme motivées par l’argent : d’un côté, ces médias chercheraient simplement à se faire connaître en proposant un scoop, et d’un autre, ils se font de l’argent sans penser aux dégâts qu’ils causent dans les échanges diplomatiques. On observe ainsi un glissement dans la signification de « ne pas nuire » : d’abord invoqué au titre de la sécurité du plus grand nombre, il est politisé en étant amalgamé à la mise en péril de la sécurité nationale, par l’évocation des négociations de livraisons d’armes perturbées.

À cette déclaration de la militaire, la rédactrice-en-chef de Nakypilo, prenant la parole à son tour, oppose le besoin de l’existence des médias indépendants comme soupape pour les militaires mêmes, qui peuvent y trouver une voie de communication vers la société et l’État. Pour relater cela, elle prend l’exemple d’un reportage portant sur le processus de mobilisation et les premiers entraînements des militaires, qui n’a jamais vu le jour en raison de sa censure :

« Par exemple, l’année dernière nous avons voulu réaliser un reportage dans le but de montrer [...] le transfert entre le centre de mobilisation et le centre [de formation]. [...] Et de fait, il y avait des gens différents [dans le reportage], beaucoup de garçons qui étaient très enthousiastes et il y avait deux hommes en particulier, qui étaient bleus de peur. [...]. Nous sommes donc face à des gens différents. Puis après il y a eu une censure absolue et cela m’étonne, parce que parfois on se représente les médias comme ceux qui cherchent vraiment à montrer les choses les plus inconfortables, mais nous ici nous sommes tous et toutes pour la victoire, et donc nous avons eu cette collaboration avec les militaires. [...] Nous sommes les seuls, dans cette situation précise [...], leur seul canal de communication vers les gouvernants et vers les Ukrainiens. Et ce choix des sujets désagréables, ou par exemple, si vous saviez que “ça [un missile] va atterrir là-bas”, ça c’est la manière de parler des riverains locaux, de Kharkiv par exemple. “Vous êtes arrivés, vous avez filmé, demain ça va nous atterrir dessus”. Alors que ça va arriver indépendamment de si on a filmé ou pas.»
Extrait de prise de parole de Olena Leptouha, rédactrice-en-chef du média indépendant en ligne Nakypilo (oblast de Kharkiv).

En soulignant bien que « tous et toutes [sont] pour la victoire », elle contredit directement les accusations de motivations économiques faites par la militaire. En outre, elle choisit d’argumenter à la faveur des médias indépendants en insistant sur l’importance de leur existence pour les militaires mêmes. Enfin, elle disqualifie le ton adopté par la militaire en le rapprochant des propos de riverains effrayés, rappelant plus tard dans le débat que les journalistes sont souvent victimes des doubles frappes[8], lorsque les équipes de reportage se déplacent sur place dans les premières minutes de la catastrophe : elle donne plus loin l’exemple de deux de ses collègues qui ont souffert en travaillant sur le terrain, réaffirmant l’engagement physique et moral de ces derniers.

Sans apporter de réponse à la controverse, la discussion aboutit finalement sur un compromis, en réunissant les acteurs journalistiques, étatiques et militaires autour de leur savoir partagé pour ce qui est la sécurité des populations :

« C’est juste que je n’aime vraiment pas quand on fait des journalistes des boucs émissaires. Quand on dit qu’il y a une frappe, parce que les journalistes sont arrivés là. [...] Ça me fait tellement mal, quand je vois des civils qui prennent des photos et les postent, alors que les journalistes ne peuvent pas le faire. »
Extraits des prises de parole de Yelizaveta Zharkykh, rédactrice-en-chef adjointe du média indépendant en ligne Vhoru (oblast de Kherson).

Jusqu’ici nous avions assisté à une tripartition des acteurs : les journalistes, les représentants de l’État, l’Armée. On voit ici l’émergence d’un quatrième groupe d’acteurs, les « civils », terme qui permet de qualifier les personnes qui ne travaillent pour aucun média, qui ne sont pas socialisées aux mesures de sécurité liées aux images et à la guerre. On remarque enfin que la journaliste déplace la partition de la société dans la gestion de la sécurité : les journalistes qu’elle mentionne dans l’extrait font eux-mêmes partie de la population civile techniquement, et pourtant elle les range du côté des non-civils. Socialisé·e·s, formé·e·s à filtrer les contenus avant leur publication, les journalistes sont ainsi déplacé·e·s du côté de celles·eux qui assurent la défense de leurs concitoyen·ne·s.

Cette injonction à « ne pas nuire » a été rencontrée plusieurs fois au cours de l’enquête. La maxime illustre les dilemmes rencontrés par les journalistes pour respecter les règles de sécurité dans une guerre où ils·elles sont partie prenante, mais aussi les efforts individuels et collectifs déployés pour préserver un pluralisme médiatique. Constamment tiraillé·e·s entre la crainte – souvent justifiée – de mettre en danger des personnes dont ils·elles se sentent responsables et la volonté de continuer à poursuivre un travail d’information, les journalistes ukrainien·ne·s procèdent au cas par cas. En revanche, l’isolement ou la bonne insertion des acteurs, l’expérience accumulée, la reconnaissance et le prestige dont jouissent les journalistes semblent être autant de caractéristiques à considérer pour savoir si la crainte de nuire prendra le pas sur la volonté de publier.

L’absence de clôture à cette controverse peut s’expliquer de plusieurs manières. D’une part, on peut supposer qu’elle est caractéristique d’une guerre en cours. D’autre part, elle est aussi le reflet de la coexistence des opinions divergentes sur la position des médias face au politique et au guerrier. Paradoxalement enfin, le temps de guerre permet une affirmation des interdépendances mais aussi des indépendances des différents acteurs de l’espace médiatique ukrainien.

 

Bibliographie

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BIZIMANA Aimé-Jules, « Intégrer pour mieux surveiller les journalistes de guerre », Les Cahiers du journalisme, 2011, no 22/23, p. 180‑199.

BOUTAUD Jean-Jacques, « Entre tout dire et parler guerre. Approche sémiotique des stratégies discursives sur la guerre du Golfe », Communication, 1992, vol. 13, no 1, p. 187‑197.

FRISQUE Cégolène, « Une reconfiguration des espaces médiatiques et politiques locaux ? », Revue française de science politique, 2010, vol. 60, no 5, p. 951‑973.

GATIEN Emmanuelle, « “Un peu comme la pluie ”. La co-production relative de la valeur d’information en temps de guerre », Réseaux, 16 décembre 2009, n° 157-158, no 5, p. 61‑88.

KOTIŠOVÁ Johana, « The epistemic injustice in conflict reporting. Reporters and ‘fixers’ covering Ukraine, Israel, and Palestine », Journalism, 2023, vol. 25, no 6, p. 1290‑1309.

KUZMENKO Lisa, KOUSHCH Lina, DVOROVYI Maksym et POHORIELOV Oleksiy, Autorégulation des médias ukrainiens sous loi martiale en Ukraine [original : Саморегуляція Українських Медіа під час дії воєнного стану в Україні/Samorehouliatsiia Oukraïnskykh Media pid tchas dii voyennoho stanou v Oukraïni], 2e éd., Kyïv, Commission de l’éthique du journalisme, 2023, 138 p.

LE BOHEC Jacques, « Les rapports entre élus et localiers. La photographie de presse comme enjeu de pouvoir », Politix, 1994, vol. 7, no 28, p. 100‑112.

LEMIEUX Cyril, « À quoi sert l’analyse des controverses ? », Mil neuf cent, 2007, n° 25, no 1, 191-212.

LEMIEUX Cyril, Mauvaise presse. Une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques, Métailié (coll. « Leçons de choses »), 2000.

MAUFRAIS Pauline, From resilience to recovery. Securing the future of Ukrainian media, Paris, 2024.

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SHUKAN Ioulia, Citoyennes soignantes. Guerre, femmes et fabrique du commun en Ukraine, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme (coll. « 54 »), 2025.

 

[1]  Nom et contenu de l’entretien anonymisés.

[2]  Représentant environ 20% du territoire ukrainien, les territoires occupés en Ukraine ne forment pas des blocs monolithiques, mais plutôt un ensemble disparate de territoires plus ou moins verrouillés sous le contrôle de la Russie.

[3]  Ce texte est le résultat d’une adaptation du mémoire de l’auteure, soutenu en juin 2025 sous la direction de Ioulia Shukan (EHESS/CERCEC) : « Devoir et engagement des journalistes d’Ukraine depuis l’invasion à grande échelle par la Russie ».

[4]  Porté par CFI, le projet Yak Vdoma vise au soutien des journalistes ukrainien·ne·s en les hébergeant ainsi qu’en proposant un soutien matériel et financier à leur travail.

[5]  Le Donbas Media Forum a été créé en 2015, à la suite de la fermeture de nombreuses rédactions basées dans l’est de l’Ukraine suite au début de la guerre du Donbass en 2014.

[6]  S’agissant d’extraits de prises de parole publiques – les panels ayant même fait l’objet d’enregistrements sur Youtube – l’auteure a choisi de ne pas les anonymiser.

[7]  Tous les extraits suivants sont issus du même panel « Journalisme de qualité en temps de guerre : à quoi doit-il ressembler ? » du 19 octobre 2025, à la 9ème édition du Donbas Media Forum.

[8]  En anglais double tap, désigne deux frappes aériennes tirées successivement sur la même cible afin de tuer les survivant·e·s de la première attaque, mais surtout de faire des dégâts parmi les équipes de secours qui se seraient rendues sur place, ainsi que les journalistes qui s’empresseraient de couvrir l’attaque.

Esprit de la concurrence – l’analyse du cas de la culture scolaire japonaise

Qu’est-ce que la concurrence ? Sommes-nous capables d’y répondre précisément ? Les études sur le capitalisme — envisagé comme une problématique de la modernité — ont largement exploré l’individualisation, la division du travail, la différenciation, la bureaucratisation ou encore la rationalisation. Pourtant, le principe même de concurrence n’a pas été suffisamment étudié. Bien qu’il ait suscité peu d’attention, ce principe est pourtant central dans nos sociétés fondées sur des individus différenciés : il agit à la fois comme un système de récompense et de justification.

La concurrence dépasse le seul domaine économique : elle touche aussi la politique, l’art, le sport, ou encore l’éducation[1]. Elle est omniprésente : la réussite scolaire, les modes liés à la consommation, la fixation des prix, ou la lutte entre partis politiques. Mais une question se pose alors : pourquoi le principe de concurrence s’est-il autant généralisé, bien plus que d’autres formes de relations sociales comme la solidarité ou la coopération ? Et malgré les critiques, pourquoi reste-t-il largement accepté ? Le message « il faut plus de concurrence » est accueilli comme une évidence. La concurrence est devenue une part naturelle de notre sens commun. Mais au fond, savons-nous réellement ce qu’est la concurrence ?

 

Ma recherche porte d’abord sur une étude sociologique de la concurrence mais elle s’inscrit également dans une réflexion sur la théorie critique du capitalisme. Peu de notions sont aussi complexes, incertaines et diversement mobilisées que celle du capitalisme[2]. Pour en saisir plus précisément la nature, j’ai choisi de centrer l’analyse sur la concurrence.

Pour Marx, le capital est un mouvement d’auto-valorisation visant à accroître sa propre valeur[3]. Ce mouvement est mis en action par un ensemble de formes complexes de concurrence entre capitaux, mais surtout par la relation entre le capital et les acteurs humains qui cherchent à le mettre en concurrence.

Deuxièmement, dans une modernité où la concurrence s’impose comme système de récompense — quelle que soit la forme du capital —, il est essentiel d’analyser comment les individus comprennent ce principe, y résistent ou le justifient à travers leurs pratiques.

Cette question ne se réduit ni à l’idéologie qui associe concurrence et individualisme, ni au critique comme principe de division. Si elle se diffuse comme mode de fonctionnement social, à travers adhésion, critique et médiation, c’est qu’elle repose en arrière-plan sur une base cognitive et émotionnelle difficile à saisir. C’est cette base sous-entendue que je désigne ici comme l’esprit de la concurrence.

 

Éducation japonaise liée à la Concurrence

Ces dernières années, le Japon a connu une accélération des réformes éducatives d’orientation néolibérale. Longtemps perçu comme un « modèle de réussite » fondé sur l’égalité[4], le système éducatif japonais dissimule en réalité des « inégalités invisibles », rendant discutable l’idée d’une véritable égalité.

Kariya Takehiko souligne que l’égalitarisme formel propre au Japon peut contribuer au renforcement d’un ordre méritocratique, en diffusant la croyance selon laquelle tout le monde a la capacité de réussir grâce à ses efforts individuels[5]. Christian Galan, quant à lui, analyse la tendance au moyennisme : beaucoup se perçoivent comme « moyens », rendant les inégalités moins visibles et les discours méritocratiques plus facilement accepté[6]i.

Malgré ce décalage entre réalité sociale et perception, les politiques éducatives se sont succédé sans évaluation suffisante. De nombreuses réformes, inspirées par le marché, ont été mises en place sans réflexion approfondie, poursuivant une logique néolibérale davantage symbolique qu’efficace.

Certes, certaines évolutions récentes — succès d’ouvrages sur les inégalités scolaires[7], émergence de termes comme parentocracy ou oyagacha[8] — témoignent d’un début de remise en question du méritocratisme. Mais ces critiques atteignent-elles le cœur du problème ?

Les syndicats enseignants, par exemple, ont exprimé leur opposition aux dispositifs de sélection ou d’évaluation. Pourtant, comme le montre l’épisode de la réforme Yutori Kyôiku (éducation moins stressante), certaines politiques visant à réduire la compétition scolaire ont paradoxalement accentué la concurrence hors de l’école (essor des cours privés), élargissant les inégalités. Ainsi, certaines critiques superficielles peuvent involontairement renforcer les structures concurrentielles de l’ensemble préexistant.

De même, si la sociologie de l’éducation révèle l’existence des inégalités, elle interroge rarement les critères qui définissent ces inégalités. Or, les écarts sociaux apparaissent toujours selon des grilles de lecture particulières : sans les questionner, la critique risque de rester enfermée dans les cadres mêmes qu’elle vise à dépasser.

Ce constat rejoint plusieurs principes de la sociologie pragmatique : réflexivité, anti-essentialisme, internalisme, indétermination relative[9]. Une critique authentiquement immanente doit inclure la position même du chercheur — produit du système méritocratique — et interroger : « qui critique, et selon quelles normes ? ».

Ces perspectives croisent les problématiques de sélection, de distribution et d’inégalités fondées sur la concurrence. Il est donc crucial de reposer la question de la concurrence — principe structurant de la modernité — à partir du cas concret de l’éducation au Japon.

Compréhension sociologique de la concurrence

Selon Simmel, la concurrence est une lutte indirecte, tandis que la lutte repose sur une confrontation directe[10]. Cette perspective, réévaluée récemment par Hartmut Rosa, montre que, du point de vue de l’énergie sociale, la concurrence est plus efficace que toute autre forme sociale[11]. Dans une confrontation directe, l’énergie se calcule par soustraction (fort – faible) , tandis que la concurrence élève mutuellement les participants.

 

Figure1. Modes d’interaction et énergie socio-cinétique

Source : Rosa, 2019

 

Une seconde caractéristique sociologique essentielle est que la récompense de la concurrence est indépendante du concurrent : elle concerne un tiers. Autrement dit, elle n’est pas dans les mains de l’adversaire. Les participants ne s’affrontent ni de manière offensive ni défensive ; ils se rivalisent de manière parallèle[12].

Cependant, mon enquête en milieu scolaire montre que cette dimension indirecte n’est pas toujours évidente. La motivation ou l’engagement des élèves prend souvent la forme d’affrontements directs ciblant des personnes ou objets concrets. Inversement, la concurrence peut aussi renforcer la coopération entre les individus, sous la forme d’émulation positive (« se pousser mutuellement vers le haut »). Les travaux de Simmel et d’autres auteurs distinguent ainsi entre « bonne » et « mauvaise » concurrence[13].

Dans ma recherche, je considère la concurrence comme une forme transitoire située entre lutte et coopération, ce qui permet de saisir sa dynamique intrinsèquement ambivalente et complexe. En m’appuyant sur la théorie simmélienne et en la confrontant à des données empiriques — notamment sous l’angle cognitif et émotionnel —, je souligne la nécessité de repenser cette théorie. Dans les faits, la frontière entre lutte et coopération devient moins nette. Dès lors, que faut-il entendre par concurrence ?

 

Figure 2. Le processus de concurrence et les formes transitionnelles

Source : adapté de (Kudomi, 1993)[14]

 

Esprit dans ma recherche

Je dois ensuite préciser ce que j’entends par « l’esprit » de la concurrence. Pour Weber, il s’agit d’ un ethos, principe de vie éthique plus fort que la morale[15]. Partant de l’ambition d’élucider l’énigme de la naissance du capitalisme, il a mis en lumière, dans une perspective historique, les éléments essentiels qui sous-tendent le système capitaliste. En revanche, Le nouvel esprit du capitalisme de Boltanski et Chiapello, s’attache aux transformations du capitalisme: malgré les mutations, pourquoi l’exigence d’accumulation du capital continue -t-elle d’attirer, d’être acceptée et légitimée ?[16]

Dès lors, qu’en est-il de « l’esprit » de la concurrence dans ma recherche ? Celle-ci s’inscrit dans la perspective de l’interactionnisme symbolique, où la méthodologie influe sur la définition même de l’objet.

Primo, les humains agissent à l’égard des choses en fonction de l’image qu’ils s’en font : objets physiques comme des arbres ou des chaises ; autres humains tels qu’une mère ou un vendeur ; catégories d’humains tels qu’amis ou ennemis ; institutions telles qu’école ou gouvernement ; idéaux tels que indépendance ou honnêteté ; activité des autres, leurs désirs et leurs ordres ; enfin les situations dans lesquelles ils se trouvent.

Secundo, les choses prennent un sens du fait de l’interaction avec autrui. Tertio, ces sens sont manipulés et modifiés par l’interprétation que l’acteur leur donne[17].

Dans les approches classiques en sociologie et psychologie, les phénomènes sont expliqués surtout par des catégories comme les classes sociales, le genre, le capital ou les attitudes et réactions, tandis que l’interaction n’est vue que comme un lieu de transmission. Or, dans les interactions réelles, les individus agissent selon les significations qu’ils attribuent aux objets, ce qui permet l’interprétation et sa révision.

Un point essentiel au cours de mon travail a été l’écart entre thème et objet : l’esprit de la concurrence et les interactions entre élèves, enseignants et leur environnement scolaire. Il ne s’agissait donc pas de définir ce qu’est cet esprit, mais de comprendre comment la concurrence apparaît dans un contexte concret. Ce déplacement est décisif, car les concepts sont fortement façonnés par la manière dont on y accède empiriquement. La concurrence semble se manifester selon trois grandes dimensions : discours idéologique, dispositif de gestion, et norme intériorisée.

Ces trois dimensions se distinguent notamment par leur degré de distance à la concurrence. Lorsqu’une certaine distance est maintenue, celle-ci devient un objet que l’on peut juger positivement ou négativement, selon des positionnements idéologiques explicites. Lorsque la concurrence est imposée directement comme un dispositif institutionnel, elle opère à la frontière entre conscience et inconscience surtout en interaction avec les objets. Et lorsque la concurrence influence déjà nos normes d’action ou nos conceptions morales, elle ne se manifeste plus comme un objet explicitement perçu par les acteurs en tant qu’elle, mais nous agissons en incarnant sa logique même. J’exposerai dans ce qui suit, de façon hypothétique, différents cas liés à cet esprit de la concurrence. Les liens entre eux restent partiels, car les matériaux sont en cours d’analyse.

Concurrence comme discours idéologique

Lorsqu’une certaine distance est maintenue vis-à-vis de la concurrence, une représentation de celle-ci émerge dans les discours. Responsables politiques, entrepreneurs, enseignants, étudiants ou citoyens : lorsqu’elle est abordée comme idéologie, la concurrence oscille entre valorisation et critique.

Après la guerre, nous avons accordé une grande importance à l’égalité — ce qui, en soi, est une bonne chose. Mais cette égalité a fini par aller trop loin : on est passé de l’égalité des chances à l’égalité des résultats, au point que ce que j’appellerais une « mauvaise égalité » s’est répandue, en ignorant totalement le principe selon lequel chacun devrait avancer selon ses capacités. Cette tendance s’est trop largement installée dans le monde de l’éducation comme dans l’ensemble de la société japonaise, et je souhaite, d’une manière ou d’une autre, y ouvrir une brèche et y remédier[18].

Ici, cette « mauvaise égalité » ̶ l’égalité poussée à l’excès ̶ renvoie à une tension politique japonaise récurrente entre égalité des chances et des résultats. L’extrait vient d’un procès-verbal du Conseil central de l’éducation, à l’époque des critiques contre le yutori kyoiku (éducation moins stressante). Mais pourquoi associer concurrence et égalité ? Ils ne s’opposent pas forcément, et sont parfois complémentaires : l’égalité est souvent la condition de la concurrence — notamment au point de départ. Un certain degré de « collectivité » — règles, normes partagées et respect des procédures — est nécessaire pour la rendre légitime.

Si l’on égalise aussi les résultats, elle perd sa fonction de légitimation, car la concurrence doit rester neutre et s’autoréguler par ses propres règles ; « La compétition, de par la logique même qui la constitue, doit être régulée (geregelt), mais non pas dirigée (gesteuert)[19]»

Lors de visites dans des écoles de soutien scolaire, j’ai recueilli le point de vue d’un directeur réputé :

« La concurrence est quelque chose de naturel, n’est-ce pas ? Quand on entre dans la société, il y a de la concurrence, non ? La masquer ou l’édulcorer serait malhonnête vis-à-vis des élèves. Sinon, comment pourraient-ils se situer et prendre des décisions ? Par exemple, dans une société qui valorise les diplômes, il peut y avoir, certes, une certaine hiérarchie naturelle des aptitudes intellectuelles, mais je pense que c’est surtout un facteur lié à la capacité de fournir des efforts pour atteindre ses objectifs. C’est pourquoi cela devient important lorsqu’on entre dans la vie active. Que le niveau d’études serve de référence ou d’indicateur ne me semble pas particulièrement choquant ; on peut s’en servir pour se situer et mesurer ses performances. » (Enseignant à l'école préparatoire, entretien, 9 juillet 2025)

Ce « réalisme » concurrentiel ne suit pas forcément le mythe méritocratique fondé sur l’égalité. En arrière-plan, se cache la question fondamentale de la répartition des récompenses : les plus vertueux deviennent enseignants, les créateurs, artistes, les rentables, entrepreneurs. La concurrence constitue le principe de fluidité sociale permettant de répartir les récompenses de manière « juste » ; sans elle, des injustices apparaissent. L’égalité est donc à la fois une condition et un produit de la concurrence qui se réalise à travers elle ̶ elles sont empiriquement indissociables.

 

« Avant, j’étais dans une autre école de soutien scolaire. À cette époque, on ne faisait que rapporter les chiffres aux supérieurs. Et après avoir donné le chiffre, que vous dit le supérieur, selon vous ? Il dit simplement « merci ». (Et cela signifie quoi ?) En gros, il me remercie pour avoir contribué ces 5 unités à notre entreprise. Ce n’est pas « félicitations » pour les élèves eux-mêmes. Bien sûr, on comprend, en tant que professionnel, mais on pense aussi aux élèves qui n’ont pas été comptés dans ce chiffre. Dans cette école préparatoire où je travaille maintenant, on peut parler des élèves avec leur nom propre et des anecdotes concrètes. Je pense que ce genre d’histoire est assez rare ailleurs. »
(Enseignant à l'école préparatoire, entretien, 9 juillet 2025)

 

Une justification individuelle ne se réduit pas à un seul discours. Des expériences concrètes montrent que la motivation tient souvent à la volonté de faire réussir tous les élèves, considérés comme des personnes, non comme des chiffres. Ainsi, les perceptions et émotions qui sous-tendent la concurrence ne se réduisent pas simplement à pro ou anti, mais s’entrelacent selon les points de vue et positions sociales.

Ma recherche analyse ce discours de la concurrence à travers divers matériaux qualitatifs : procès- verbaux politiques et économiques, arguments syndicaux des enseignants, entretiens avec des enseignants en observation participante. Cette approche mettra en lumière la diversité qualitative des visions de la concurrence.

 

Dispositif de gestion

Deuxièmement, la concurrence se manifeste en tant que système de gestion. Dans l’éducation, on la retrouve dans l’évaluation des enseignants, les examens d’entrée, les questionnaires parentaux ou les classements scolaires. Elle illustre de manière claire la caractéristique selon laquelle la concurrence est imposée par des tiers et encadrée par un système de récompense. Pour comprendre l’esprit de la concurrence, il est crucial de considérer non seulement les interactions entre individus, mais aussi celles avec les objets. Cette logique managériale s’appuie souvent sur des modèles implicites ̶ du « bon élève », au « bon enseignement ». Mon approche s’inspire ici de la sociologie des outils de gestion et des travaux d’Ève Chiapello[20].

Ces dernières années, le surtravail des enseignants est devenu un débat politique majeur au Japon. Avec la modification de la législation, une nouvelle obligation impose aux directeurs de veiller à la santé de leurs enseignants. La concurrence se manifeste alors de manière inattendue dans le domaine de la santé :

« Il y a une loi sur la sécurité au travail. Chaque année, on évalue le niveau de stress, le classement de chaque école est partagé par le conseil de l’éducation. C’est comme les entreprises privées : la direction doit garantir la santé mentale des employés. On a aussi deux entretiens annuels avec la préfecture. On peut alors me dire : « Ton école a un niveau élevé », et cela influence forcément mon ressenti. »
(Chef du collège, entretien, 11 juillet 2025)

L’amélioration des conditions de travail illustre comment la concurrence, en tant que système de gestion, peut être mise en œuvre. D’autres entretiens ont révélé des pratiques telles que continuer à travailler après avoir pointé sa carte de présence ou sous-déclarer ses heures. La concurrence est, à l’origine, un moyen efficace, mais lorsqu’elle devient une fin en soi, elle se transforme souvent en simple compétition de façade. Autrement dit, la réduction du stress devient un indicateur à optimiser, parfois au détriment de la réalité vécue. L’objectif n’est plus d’améliorer le bien-être, mais de signaler un stress nul. Les débats essentiels sur la nature du stress sont alors souvent évités : quels types de stress sont tolérables et lesquels doivent être améliorés.

Un autre exemple est le nouveau système d’évaluation des enseignants introduit à partir des années 2000. Contrairement à l’héritage de l’après-guerre, ce nouveau dispositif, influencé par les réformes néolibérales, lie évaluation, rémunération et gestion du personnel.

 

Figure 3. Mode d’évaluation générale

Source : par l’auteur

 

Officiellement, le système vise une évaluation « équitable ». En pratique, les critères varient selon les municipalités et les chefs d’établissement. Dans certaines écoles, une même note moyenne (3) est systématiquement attribuée, vidant le système de son sens. Cet exemple montre que l’introduction de politiques concurrentielles ne produit pas toujours d’effets directs : les strates intermédiaires agissent comme amortisseurs. Il est donc nécessaire d’analyser les réseaux politico-sociaux qui entourent la concurrence.

Norme intériorisée

Le troisième point apparaît lorsque la concurrence est intériorisée comme norme de conduite. Lors de mon observation participante, mon intention initiale était de saisir le monde véritablement vécu des élèves de la manière la plus « naturelle » possible. En discutant librement de leurs goûts, tendances, enseignants ou parents, des motifs récurrents sont apparus. Si le mot « concurrence » était peu utilisé, des attitudes et émotions l’incarnant se manifestent indirectement : absolutisme vs relativisme, instrumentalisation de l’éducation, opportunisme. On relevait notamment des motivations aux tests centrées sur la compétition avec un camarade, des échanges entre résultats et récompenses parentales, ou encore une transformation ludique de l’apprentissage.

En allant à la piscine pour le premier cours, j’étais avec trois garçons. Un élève me dit en montrant un camarade : « Monsieur, lui, il est incroyable, très intelligent. Devinez sa place au dernier contrôle ? » Le camarade, gêné, me regarda.
(Note de terrain, 26 Juin 2025, Collège A)

De telles scènes se sont répétées durant un mois. La façon dont les élèves présentent un pair à un adulte inconnu met en lumière les critères de valeur partagés : présenter quelqu’un par ses résultats plutôt que par sa personnalité témoigne, même de manière superficielle, d’une norme bien diffusée.

Les entretiens suggèrent aussi que la « mécanisation » de l’apprentissage s’ancre dans le contexte familial : les résultats sont associés à des récompenses comme l’argent de poche ou le temps de jeu. Cette logique compétitive est aussi nourrie par les interactions avec les enseignants. Des scènes de motivation liées à l’évaluation sont omniprésentes.

« En juillet, il y aura un concours d’éloquence. Avant, chaque élève fera un discours pour la sélection. Les résultats seront obligatoirement pris en compte dans la note. La sonnerie a retenti, mais excusez-moi, nous allons continuer. Vous pouvez utiliser votre manuel, mais je préférerais que vous appreniez par cœur. Cela comptera dans la rubrique “autonomie” du bulletin. »
(Note de terrain, 25 Juin 2025, Collège A)

Lorsque la concentration diminue, des formules comme « Cela sortira au contrôle » ou « Ce devoir sera pris en compte dans la note » servent de stratégie pédagogique ̶ probablement devenue naturelle chez les enseignants.

Dans ce troisième axe, la concurrence n’est ni explicitement nommée (comme dans le premier), ni imposée par un système (comme dans le second), mais elle transparaît dans la motivation à apprendre, les relations entre pairs, et les pratiques pédagogiques ̶ à travers l’évaluation relative et l’auto-objectivation.

J’ai ainsi exploré la concurrence selon trois dimensions, discours idéologiques, dispositif de gestion et norme intériorisée, formant l’esprit de concurrence de manière complexe. Ces perspectives ont été trouvées empiriquement et définies généralement par rapport à la distance à la concurrence.

Conclusion

Dès la naissance, nous sommes des êtres socialement différents. Dès lors, dans une société marquée par ces différences, les interactions prennent souvent la forme de dynamiques conflictuelles. Bien sûr, la coopération existe. Mais lorsque des individus ou groupes aux pensées, statuts et appartenances divergents se rencontrent, des frictions sociales surgissent naturellement. Or, c’est précisément à travers ces frictions que le monde moderne peut résister à l’indifférence totale à la sphère sociale. Ce que nous devons craindre ne se limite pas seulement aux conséquences destructrices de la lutte. Il y a également le danger, en désirant trop l’idéal de la coopération, que chacun se referme dans sons propre monde. Plus encore, c’est dans l’affrontement que nous devons réfléchir à une philosophie pragmatique : comment individus et groupes peuvent-ils vivre ensemble dans le cadre conflictuel – concurrence.

 

Bibliographie

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Chiapello, Ève & Gilbert, Patrick. Sociologie des outils de gestion. Paris, La Découverte, 2013.

Galan, Christian. L’école japonaise au défi des inégalités. Bordeaux, Le Bord de l’Eau, 2025.

Kariya, Takehiko. Taishû kyôiku shakai no yukue – Gakureki shugi to byôdô shinwa no sengo-shi [L’avenir de la société de l’éducation de masse – histoire de l’après-guerre du méritocratisme scolaire et du mythe de l’égalité]. Tokyo, Chûô Kôronsha, 1995.

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Simmel, Georg. Sociologie de la concurrence. Traduit par Frédéric Joly. Paris, Payot, 2022 (éd. orig. 1903).

Weber, Max. L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Grossein, préface de Raymond Aron. Paris, Gallimard, 2004 (éd. orig. 1905).

Wendy Brown. Undoing the Demos: Neoliberalism’s Stealth Revolution. New York, Zone Books, 2015.

Source institutionnelle :
Ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie (MEXT), Japon. Procès-verbal disponible en ligne :
https://warp.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/11293659/www.mext.go.jp/b_menu/shingi/chukyo/chukyo0/gijiroku/1263498.htm

 

[1] Wendy Brown, Undoing the Demos, New York, Zone Books, 2015

[2] Jürgen Kocka, Geschichte des Kapitalismus [Histoire du capitalisme], München, C. H. Beck, 2013. p. 7-34.

[3] Karl Marx, Le Capital, traduit de l’allemand par Joseph Roy, préface de Louis Althusser, Paris, Garnier-Flammarion, 1969 (éd. orig.1867).

[4] Christian Galan, L’école japonaise au défi des inégalités, Bordeaux, Le Bord de L’eau, 2025. Voir surtout l’introduction sur des perspectives de W.K. Cummings.

[5] Kariya Takehiko, Taishû kyôiku shakai no yukue – gakureki shugi to byôdô shinwa no sengo-shi (L’avenir de la société de l’éducation de masse – histoire de l’après-guerre du méritocratisme scolaire et du mythe de l’égalité),Tôkyô, Chûô Kôronsha, 1995.

[6] Galan, op.cit., p.13-14

[7] Matsuoka Ryôji, Kyôiku kakusa (Les inégalités éducatives),Tôkyô, Chikuma shobô, 2019.

En mai 2024, l’ouvrage s’est vendu à près de 70 000 exemplaires.

[8] Le terme oya gacha (« gacha des parents ») désigne l’idée selon laquelle les conditions de naissance — famille, milieu social, capital économique et culturel — relèvent largement du hasard et influencent fortement les trajectoires de vie. Devenu un véritable phénomène social, le terme a été sélectionné parmi les mots de l’année en 2021 au Japon, témoignant de l’ampleur du débat public sur les inégalités.

[9] Cyril Lemieux, La sociologie pragmatique, Paris, La Découverte, 2018.

[10] Georg Simmel, Sociologie de la concurrence, trad. Frédéric Joly, Paris, Payot, 2022 (éd. orig. 1903).

[11] Hartmut Rosa, « La compétition comme mode d’interaction », traduit de l’allemand par Jean Terrier, Sociologie, tome 10, n° 3, 2019. §14.

[12] Simmel, op.cit., p.16.

[13] Ibid., p.41

[14] KUDOMI Yoshiyuki, Kyôsô no kyôiku : Naze juken kyôsô wa kakumo gekika suru no ka, [L’éducation de la concurrence], Tokyo, Rōdōjunpōsha, 1993.

[15] Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, traduit de l’allemand par Jean-Pierre Grossein, préface de Raymond Aron, Paris, Gallimard, 2004, (éd. orig.1905).

[16] Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, Paris, 2011, (éd.orig.1999).

[17] Herbert Blumer, Symbolique Interactionnisme, Prentice Hall, 1969, p2, in H. Mendras, J. Étienne, Les grands thèmes de la sociologie par les grands sociologues, Armand Colin,1999.

 

[18] https://warp.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/11293659/www.mext.go.jp/b_menu/shingi/chukyo/chukyo0/gijiroku/1263498.htm

[19] Rosa, op.cit., §18.

[20] Ève Chiapello et Patrick Gilbert, Sociologie des outils de gestion, La découverte, Paris, 2013.

Autonomies et solidarités dans le salariat et à ses marges : le cas d’une entreprise de prestation événementielle

Introduction : l’entreprise de prestation événementielle, un terrain peu étudié par les SHS

Dans le spectacle vivant et l’événementiel, une catégorie d’acteurs est souvent méconnue du public et des chercheur·euses, celle des entreprises de technique événementielle. S’il existe une littérature spécifique à la technique du spectacle vivant, celle-ci est la plupart du temps centrée sur des technicien·nes adossé·es à des lieux comme le théâtre [Langeard, 2012], à des événements (festival, congrès…) [Proust, 2024] ou à des troupes [Casse, 2020]. Pourtant, les entreprises de technique événementielle sont d’importants acteurs du secteur du spectacle vivant et de l’événementiel : elles concentrent d’importants investissements dans du matériel (de sonorisation, d’éclairage, de capture ou diffusion vidéo, de réseau informatique, ou encore de matériel scénique et de décors), embauchent énormément de travailleur·euses intermittent·es, et sont généralement en première ligne lors de concerts, d’événements publics ou privés et même parfois, dans les théâtres. Ces entreprises, qui peuvent être très petites et locales comme nationales voire internationales, sont justement difficiles à homogénéiser dans une même catégorie, tant leur taille et leurs activités (technique généraliste ou spécialiste des décors, des effets de scène, ou encore de la captation vidéo) sont diverses. Pourtant, elles sont un passage quasiment obligatoire dans les carrières des technicien·nes du spectacle vivant.

La plupart du temps, celles-ci disposent d’un stock de matériel, géré en général par des salarié·es fixes en CDI. Lorsque l’entreprise doit réaliser une prestation, les salarié·es du stock préparent le matériel, puis les événements sont le plus souvent réalisés par des salarié·es externes à l’entreprise, embauché·es par des contrats courts dits « d’usage » (les fameux CDDU qui permettent à ces travailleur·euses d’acquérir le statut d’intermittent·e du spectacle). Cet agencement des temporalités suit une logique décrite par Pierre-Michel Menger à propos du travail des artistes, celle du travail « par projet » [Menger, 2002], où l’événement guide l’organisation du travail. C’est ce fonctionnement qui est employé par Sound Event, l’entreprise dans laquelle l’enquête de terrain de mon mémoire s’est déroulée.

 

Encadré : le terrain à Sound Event

L’enquête de terrain a consisté en une monographie participante en deux étapes au sein de l’entreprise Sound Event. Dans un premier temps, l’enquête s’est déroulée dans les locaux de l’entreprise, situés à trois quart d’heure de Paris. J’y ai observé le quotidien de l’équipe fixe de l’entreprise, qui comportait lors de l’enquête quatre salariés : Lucas, responsable de l’entretien du matériel ; Didier et Louis, tous deux techniciens son, commerciaux et chefs de chantier (ce sont eux qui vendent les prestations aux clients et assurent le suivi lors des événements) ; et Marie, technicienne son et responsable du suivi du stock. J’ai participé au quotidien de l’entreprise durant deux mois, entre juin et juillet 2024, en prenant part aux activités en qualité de stagiaire. A cette première phase, s’est par la suite ajoutée une seconde période d’enquête, qui a consisté à participer à cinq prestations de l’entreprise, entre septembre 2024 et janvier 2025. L’objectif de ces deux phases d’enquête était de pouvoir assister à l’ensemble des temporalités de l’entreprise, qui sont partagées par les salariés fixes et que j’ai distingué entre le « quotidien » (horaires de journée et présence au dépôt) et la « prestation » (horaires variables et présence sur le lieu de la prestation).

 

Caractériser l’autonomie dans la relation de travail temporaire est un enjeu lié aux situations d’emploi et à ses transformations

Alors que le travail du quotidien est réalisé majoritairement par les salariés fixes (bien qu’occasionnellement, ceux-ci mobilisent des travailleurs extérieurs pour les seconder lors des surcroîts d’activité), c’est bien lors du travail de prestation que ce travail de recomposition des collectifs prend forme. Bien que les intermittent·es embauché·es par Sound Event sont souvent des « habitué·es » de l’entreprise et travaillent régulièrement avec elle (suivant la stratégie du « noyau dur d’employeurs » décrite par Olivier Pilmis à propos des comédien·nes intermittent·es [Pilmis, 2007]), le travail de prestation induit une reconstruction permanente de ses collectifs par son aspect protéiforme. Sound Event réalise à la fois de petites prestations locales et des concerts relativement important où elle fournit le son, la structure, la lumière et le matériel électrique, et cette variabilité du type de prestations comme des métiers qui les composent (son, lumière, électricité, structure, vidéo…) implique que les équipes sont composées suivant les besoins techniques de l’événement.

Cela invite à penser l’activité sous deux prismes. D’abord, du point de vue de l’emploi, les intermittent·es vivent une forme de discontinuité de l’activité [Corsani, 2012] due à la structuration du travail par projet. Les intermittent·es technicien·nes, de la même manière que les artistes, multiplient les employeurs et les projets, et adoptent des stratégies pour garantir une forme de continuité de l’emploi, ce qui a déjà été largement décrit par la littérature scientifique : pluriactivité [Bureau et al., 2009], entretien d’un réseau d’employeurs récurrents [Roux, 2011], entraide statutaire [Bense Ferreira Alves, 2007] … Cette variabilité implique une forme d’autonomie dans l’emploi, où chaque travailleur·euse est individuellement responsable de son embauche. Le terrain d’enquête ainsi que de nombreux travaux mettent en avant l’idée que cette autonomie de l’emploi statutaire, loin de produire une indépendance stricte dans l’écosystème de l’emploi et des relations de travail, conduit plutôt à des formes de solidarité intraprofessionnelles [Sinigaglia, 2008]. Cette solidarité n’est pas formelle, et suppose un intérêt discret pour la carrière des collègues : rappeler quelqu’un pour une prochaine prestation, accepter de transmettre une mission… L’intermittence du spectacle produit une socialisation à l’échelle d’un statut entier dans laquelle les valeurs d’entraide sont primordiales, alors même que les relations d’emploi sont tendues dans des contextes politiques défavorables au secteur de l’événementiel et du spectacle vivant, et que le marché de l’emploi est extrêmement concurrentiel.

Un des apports de cette enquête est notamment de pointer que, malgré la solidarité statutaire, de nouvelles formes de déstabilisation renforcent la concurrence sur le marché de l’emploi. Car si l’intermittence du spectacle est caractérisée par une grande flexibilité, un autre statut de travail a le même avantage, celui de l’auto-entreprise. Entré en vigueur 1er janvier 2009, celui-ci évolue continuellement depuis, faisant l’objet d’aides spécifiques à l’image de l’extension de l’ACRE (Aide à la Création ou à la Reprise d’une Entreprise) aux auto-entreprises en 2019, qui permet de bénéficier d’exonérations de cotisations sociales lors de la première année d’exercice. Ce statut permet à chacun d’ouvrir une entreprise en son nom propre, pour réaliser des activités de service ou de commerce sans relation salariale, de manière indépendante [Giraud, Rosenfield, 2019]. Alors qu’il permet, dans certains cas, de cumuler une petite activité annexe à un emploi salarié, il est plus souvent utilisé en remplacement du salariat, constituant une forme de « salariat déguisé » [Everaere, 2016, p.33]. Lors de mon enquête à Sound Event, j’ai ainsi pu rencontrer quatre auto-entrepreneurs[1] (sur un total de seize travailleur·euses extérieur·es).

L’auto-entreprise présente des avantages pour les entreprises : celles-ci économisent en temps administratif (car elles n’ont qu’à payer des factures) et en charges patronales liées au salariat. Mais ces avantages ont des contreparties directes qui pèsent sur les travailleur·euses, qui sont privé·es à la fois du régime d’indemnisation spécifique à l’intermittence du spectacle, mais également du régime général du chômage en cas de cessation d’activité, puisque les auto-entrepreneur·euses ne cotisent pas à l’assurance chômage. Depuis 2019, celleux-ci peuvent néanmoins bénéficier d’une prestation, l’Allocation des Travailleurs Indépendants (ATI), mais celle-ci est plafonnée à 800 euros par mois et est limitée à une durée de 182 jours. Cette inégalité de droits entre intermittent·es et auto-entrepreneur·euses renverse l’équation pourtant éprouvée du partage du coût de la main d’œuvre flexible, décrite par Pierre-Michel Menger [Menger, 2002, p.64-65] entre les entreprises (qui cotisent pour l’assurance chômage à chaque embauche) et les intermittent·es (sur qui repose la charge de la recherche d’emploi permanente et de l’employabilité par la formation aux nouveaux outils techniques). L’ensemble des coûts de la flexibilité repose, dans le cas de la sous-traitance, uniquement sur les travailleur·euses.

Etant donné les avantages que l’auto-entreprise procure aux entreprises, comment se fait-il que celles-ci continuent d’embaucher des intermittent·es, et ne se limitent pas qu’à la sous-traitance ? Plusieurs échanges lors de l’enquête ont pu mettre en avant au moins trois raisons qui l’expliquent. D’abord, les travailleur·euses sont conscient·es des limites de l’auto-entreprise en termes de protection et d’accès à la formation, et contribuent à la diffusion d’un discours normatif qui place l’intermittence « comme la modalité optimale d’organisation du travail dans un contexte de spécialisation flexible » [Pilmis, 2013, p.284]. Ensuite, la formation aux « ficelles » de l’intermittence fait partie intégrante de la socialisation nécessaire pour entretenir son réseau et trouver du travail [Sinigaglia, 2007 ; 2008], si bien que l’apprentissage d’une profession au contact des pairs s’associe généralement avec la promotion de l’intermittence. Enfin, du point de vue des entreprises, les personnels responsables des embauches sont souvent des technicien·nes, qui ont elleux-même été intermittent·es et qui, s’associant à la valorisation normative de l’intermittence, privilégient l’embauche à la sous-traitance.

L’autonomie dans l’emploi se joue donc dorénavant à plusieurs niveaux. Outre l’indépendance nécessaire dans la recherche d’emploi liée à la flexibilité, il existe aussi dorénavant un choix à faire sur le statut de l’emploi. Mais les pratiques de mise en réseau des travailleurs extériorisés révèlent une articulation complexe entre autonomie et solidarité face aux contraintes de la flexibilité. D’un côté, l’autonomie se manifeste sous une forme paradoxale : contrainte par la nécessité permanente de rechercher un emploi, elle devient progressivement une ressource à travers la consolidation d’un réseau professionnel et l’acquisition d’une expertise relationnelle. De l’autre, émerge une solidarité entre travailleurs qui coexiste avec la concurrence pour l’accès à l’emploi. Fondée sur la spécialisation technique et la réciprocité des échanges (« bons plans », recommandations), cette solidarité permet de dépasser la concurrence directe tout en consolidant le capital relationnel de chacun.

 

Comprendre la fondation de la coordination au sein d’espaces techniques autonomes

La deuxième question de cette communication naît du constat issu de la première : sur quels éléments peut se fonder la coordination en situation de travail, si les parcours professionnels sont individualisés et si les collectifs de travail se renouvellent à chaque événement ? Cette question se trouve d’autant plus renforcée que la première observation frappante de cette enquête concerne justement la manière dont les différents domaines techniques se déploient indépendamment les uns des autres. Les différentes observations ont nettement mis en avant la large autonomie dont bénéficie chaque technicien·ne responsable d’un domaine technique : que cellui-ci soit seul·e ou accompagné·e d’une petite équipe d’assistant·es, la ou le chef·fe de chantier délègue très fortement les décisions techniques relatives à une spécialité à cellui qui est engagé·e en qualité de technicien·ne. Comment une organisation peut-elle maintenir sa cohérence quand elle repose sur l’assemblage temporaire de travailleur·euses aux statuts hétérogènes, mobilisant des compétences techniques hautement spécialisées dans des domaines aussi éclectiques que la sonorisation, l’éclairage ou la vidéo ? Comment l’autonomie dans les postes de travail et la coordination se conjuguent-elles ?

L’autonomie des technicien·nes dans le déploiement technique des différentes spécialités (qui sont, en réalité, des professions bien distinctes) s’apparente à des formes de juridictions professionnelles, au sens d’Andrew Abbott [Abbott, 1988], où la délimitation des tâches relatives à chaque domaine est le produit de négociations et de routines intégrées. Mais le degré de variabilité de la présence ou non de certains domaines techniques ainsi que des éléments matériels qui les composent, en fonction des prestations, devrait induire plusieurs incertitudes sur la place exacte de ces frontières. Brianne Dubois, dans son travail sur le rapport entre les assistantes de production et les artistes dans le cadre de projets d’art contemporain, propose la notion de « juridiction circonstancielle » [Dubois, 2021; 2024] pour désigner précisément la manière dont les juridictions s’agencent autour de la variabilité de certains paramètres et de certaines tâches, impliquant la redéfinition de la juridiction selon le contexte. C’est là l’une des premières explications à la possibilité de formes de coopération spécifiques : la caractérisation contextuelle des frontières des domaines techniques implique des renégociations, des arrangements et, même si l’enquête n’en a pas révélé, sans doute parfois des conflits, qui visent à circonscrire les tâches de chaque spécialité, surtout lorsque certaines sont communes. Par exemple, le passage des câbles de la scène à la régie, qui est commun à différents domaines techniques (son, lumière, vidéo, réseau), est régulièrement l’objet d’une concertation entre les acteurs de ces domaines pour définir contextuellement qui s’en occupe, à quel moment et de quelle manière.

Au-delà des domaines techniques à proprement parler, l’enquête révèle également la présence de rôles transversaux, qui assurent des fonctions de médiation techniques sur lesquelles se fondent la coopération. C’est par exemple le rôle des road[2]. Alors que l’effectif de travailleur·euses spécialisé·es dépend du nombre de postes qui seront mobilisés, la quantité de roads dépend plutôt de la taille de l’installation : ne relevant pas d’un domaine technique précis, le·a road est régulièrement, sur les prestations, un·e travailleur·euse qui navigue entre les différents postes de travail pour aider ponctuellement à la réalisation d’une tâche. Leur appui à la coordination se situe justement dans leur capacité à prendre part à plusieurs espaces techniques en même temps, et en circulant ainsi entre les pôles techniques, iels participent activement à la mise en commun des espaces de travail, puisque leur activité relie concrètement des domaines spécialisés fondamentalement cloisonnés.

Un dernier élément pour comprendre la façon dont se coordonnent les différentes spécialités s’inscrit directement dans l’agencement des éléments techniques qui les composent. Si chaque domaine dispose de ses propres savoir-faire, codes et méthodes, la prestation correspond à la somme de ces différents éléments, et la manière dont ceux-ci sont agrégés détermine la forme de la prestation finale. Cet agencement prend la forme d’un réseau sociotechnique, au sens de Nicolas Dodier [Dodier, 1995] qui forge la notion de « solidarité technique » pour qualifier la « forme de liens entre les êtres créée par le fonctionnement des ensembles techniques » [ibid., p.14]. Alors que les éléments prennent la forme d’instances hétérogènes, l’ensemble des différents postes est lié par des enchaînements techniques formant un réseau, qui fonde la trame de la solidarité. L’interdépendance des éléments techniques, que Dodier observe le long d’une chaîne de production, est aussi visible lors des prestations. Par exemple, lors d’un concert, les technicien·nes d’accroche préparent un pont[3] de face, qu’iels ne lèveront que lorsque les technicien·nes son et lumière auront accroché leur matériel puis réalisé les branchements, ce qui sera rendu possible par l’action de l’électricien·ne qui aura préparé des points de branchements proche du pont. Les interconnexions des différents éléments techniques impliquent des formes de coordination où les intérêts de chacune de ces spécialités sont défendus, adaptés et négociés par les technicien·nes. Sans trop entrer dans le détail, plusieurs éléments concourent à la régularité des liens entre les instances le long du réseau technique : la nature du lien entre les différent·es technicien·nes, le travail d’organisation réalisé en amont par les salarié·es fixes, les compétences de chacun·e en dehors de sa spécialité technique, la fluctuation de la force du lien hiérarchique… Ces éléments, plus fidèlement détaillés dans le mémoire, ne reposent pas que sur des modes de coordinations fonctionnels ou planifiés, mais s’ancrent dans des dynamiques d’évaluation, de reconnaissance et de hiérarchies implicites, qui émergent au fil des interactions et des séquences de travail.

 

Conclusion : l’autonomie, un facteur de stabilité dans le travail flexible ?

L’organisation du travail dans les entreprises de prestation événementielle s’appuie sur des principes d’action et des dynamiques sociales qui déjouent les règles de l’emploi stable idéal-typique. Les logiques d’emploi qui sous-tendent le travail par projet induisent des formes d’autonomie (préjudiciables à bien des endroits en ce qui concerne les droits du travail lorsque celui-ci est trop perméable aux logiques néolibérales contemporaines) défendues et valorisées par les technicien·nes. L’autonomie dans le travail supporte l’autonomie dans l’emploi, qui participe elle-même à donner corps à des formes de stabilité (renouvellement de collectifs de travail, échanges de contacts, réseaux…). L’autonomie apparaît alors comme une caractéristique collective, ce qui résout la problématique d’une autonomie individuelle entravant la coopération : elle est aussi un appui à la solidarité. Finalement, la prestation événementielle illustre les formes contemporaines d’organisation du travail, où la flexibilité constitue à la fois une ressource, une norme et une contrainte.

 

Bibliographie

Abbott, A.D., 1988. The system of professions: an essay on the division of expert labor. The University of Chicago press, Chicago(Ill.)

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Casse, R., 2020. Des vocations techniques « désintéressées » ? Le cas du spectacle vivant en Suisse à l’épreuve de l’articulation des temps sociaux. Les Politiques Sociales n° 3-4, 59–74.

Corsani, A., 2012. Autonomie et hétéronomie dans les marges du salariat : les journalistes pigistes et les intermittents du spectacle porteurs de projets. Sociologie du travail 54, 495–510.

Dodier, N., 1995. Les hommes et les machines : la conscience collective dans les sociétés technicisées. Éd. Métailié, Paris.

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Everaere, C., 2016. Les auto-entrepreneurs et les stagiaires : des emplois atypiques générateurs de « flexicarité » ? Revue de l’organisation responsable 11, 32–45.

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Sinigaglia, J., 2008. Le paradoxe des intermittents du spectacle : l’art de retourner les obstacles à l’action collective (2003-2006) (thesis). Metz, Perspectives Interculturelles : Ecrits, Médias, Espaces, Sociétés (PIEMES)

Sinigaglia, J., 2007. Le mouvement des intermittents du spectacle : entre précarité démobilisatrice et précaires mobilisateurs. Sociétés contemporaines 65, 27–53.

 

[1]             L’usage du masculin strict s’explique par le fait que les quatre auto-entrepreneurs rencontrés lors de  cette enquête sont des hommes.

[2]             Le poste de « road », parfois appelé « runner », correspond à la partie manutentionnaire du travail de prestation. Ce nom provient du fait que sa tâche originelle est de livrer le matériel sur le lieu de la prestation, et de charger et décharger les camions. Mais, la plupart du temps, il assiste également les technicien·nes et régisseur·euses lors des phases de montage et de démontage des installations.

[3]                Un pont est un élément de structure métallique suspendue, servant de support pour des projecteurs, des enceintes ou du décor, placé à l’avant de scène (pont de face) ou au-dessus de celle-ci.

Enquêter sur la sous-traitance du nettoyage au prisme du genre et du concept de travail domestique

Introduction

En mars 2025, la grève des nettoyeur·euses de Sciences Po Paris fait suite à des modifications du contrat avec le sous-traitant Atalian en charge des services d’entretien[1]. Ces changements prévoyaient une baisse des heures affectées au nettoyage, entraînant une diminution des salaires et une intensification du travail. Durant cette mobilisation, les activités universitaires en présentiel ont largement été annulées. Dès lors que le personnel d’entretien se mobilise, c’est l’ensemble des activités productives qui sont perturbées voire mises à l’arrêt. En ce sens, le nettoyage remplit une « fonction sociale fondamentale » qui participe à garantir la propreté, la santé, l’ordre social et la productivité (Benelli, 2011). À l’image du travail reproductif de ménage et de soin, le nettoyage n’est rendu visible que lorsqu’il n’est pas effectué.

La dévalorisation sociale et économique du nettoyage rémunéré doit en partie à sa proximité avec le travail domestique, principalement réalisé gratuitement par les femmes dans la sphère privée (ibid). Ainsi, ce billet vise à analyser les « effets du genre » (Schütz, 2022) sur la reconnaissance des qualifications et la division du travail dans le secteur du nettoyage.

 

Méthodologie

                                                          

Ce billet fait suite à une enquête ethnographique, effectuée en 2025, au sein d’une entreprise de sous-traitance du nettoyage située en région parisienne. Le nom de l’entreprise (X) et des personnes interrogées ont été anonymisés. L’observation participante s’est déroulée, durant deux mois, au sein de deux sites comprenant un hôtel et un centre commercial. Au-delà du journal de terrain, quinze entretiens ont été menés avec des nettoyeur·euses, des chef·fes de site, une responsable des ressources humaines et la directrice générale de l’entreprise. Cet article comprend des observations qui éclairent la division du travail et les variations dans la répartition des tâches au sein de l’entreprise X. Enfin, des extraits d’entretien ont été mobilisés afin de fournir des éléments relatifs aux représentations associées au travail des nettoyeur·euses.

 

Penser le genre du nettoyage à partir d’une approche élargie du travail

Le nettoyage n’est pas délégué de manière aléatoire au sein de la population : « La frontière entre ceux qui nettoient et ceux qui ne nettoient pas traverse les rapports sociaux de genre, de classe et de race. » (Benelli, 2011, p. 12). En France, 73 % des agents de nettoyage sont des femmes et 20 % sont des personnes immigrées (Anses, 2025). Bien que toutes les professions comportent une part de « sale boulot », c’est-à-dire des activités considérées comme dégoûtantes et dégradantes (Hughes, 1951, cité par Seiller et Silvera, 2020), le nettoyage l’est à la fois littéralement, car il touche à la saleté et au monde matériel, mais aussi symboliquement, de par sa proximité avec le travail domestique réalisé dans la sphère privée et non-marchande (Benelli, 2011). Le lien supposé entre le nettoyage rémunéré et le travail domestique amène à analyser le travail de manière élargie dans la continuité des recherches des féministes matérialistes, menées à partir des années 70 (Kergoat, 2012). Ces dernières soutiennent la pertinence d’une approche qui prend en compte le genre et le travail domestique pour analyser la naturalisation des compétences et la division du travail (Kergoat, 2012).

 

La naturalisation des compétences dans un secteur d’emploi féminisé

« Nous les femmes, on a trois travails : le ménage, les enfants, le mari »
– Entretien avec Zora, agent d'entretien.

Les qualités nécessaires à l’exercice des métiers dits de femme, tel que le nettoyage, s’inscrivent dans le prolongement des rôles ménagers et maternels assignés aux femmes (Avril, Vacca, 2020). Les nettoyeuses rencontrées, davantage que les nettoyeurs, soulignent la continuité entre le travail domestique réalisé dans la sphère familiale et certaines tâches inhérentes au travail de nettoyage salarié. Bien que le nettoyage dans la sphère marchande s’effectue contre un salaire et dans un temps-cadre défini par un contrat de travail, il reste généralement considéré comme une activité ne nécessitant pas de qualification particulière comme en témoigne la catégorisation des nettoyeur·euses parmi les ouvriers non-qualifiés dans la nomenclature PCS de l’Insee. Les représentations associées au travail domestique, en tant qu’activité non-productive car non prise en compte dans le PIB, se confondent avec celles imputées au travail des nettoyeur·euses, participant à la dévalorisation économique et sociale de cette profession. Les savoir-faire et savoir-être nécessaires pour être nettoyeur·euse sont souvent formulés en termes de « qualités » communément associées au genre féminin telles que la minutie, la discrétion et le care.

« Si tu n’aimes pas ce que tu fais, tu ne peux pas faire. C'est-à-dire, tu vois les excréments, tu touches les urines, il faut porter des gants. (...) C’est un métier que tu dois faire avec beaucoup d’amour, c’est la passion. C’est très important, si tu as pas la passion, tu peux pas faire ça. C’est un métier où tu travailles six jours sur sept. Tu peux commencer tôt le matin et tard le soir, ça va dépendre des tâches sous-jacentes. (...) c’est quelque chose que tu fais à la maison, au travail, partout tu peux faire ça. »
– Entretien avec Omar, chef de site.

Dans cet extrait, la passion fait référence à l’idée d’une vocation pour le nettoyage dans un métier largement occupé par des femmes. Pourtant, ces qualités ne sont pas innées mais découlent d’une « formation continue » aux rôles de genre et aux tâches domestiques (Kergoat, 1982, citée par Schütz, 2022). Les représentations associées au travail domestique tendent à naturaliser les compétences nécessaires à l’exercice de cette profession, rendant difficile la reconnaissance des qualifications dans un métier proche des activités domestiques réalisées gratuitement. De plus, la proportion d’agents d’entretien employés à temps partiels s’élève à 69% (Dares, 2022 cité par FEP, 2025). Les nettoyeuses ont des durées de travail inférieures à celles des nettoyeurs : 79% d’entre elles ont des contrats à temps partiels contre 52% pour les hommes (Ibid). Ce phénomène reflète une tendance plus générale où les femmes sont globalement surreprésentées dans les emplois à temps partiels (Maruani, 2017). Au cours de l’enquête, les nettoyeuses rencontrées évoquent des temps partiels choisis pour faciliter la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, notamment lorsqu’elles ont des enfants[2]. Les rôles de genre dans la sphère privée, où les femmes s’occupent davantage des tâches ménagères et de care, participent à façonner les conditions d’emploi de ces dernières au sein de l’entreprise X. Le temps de travail des femmes consacré aux tâches domestiques empiète sur le temps de travail rémunéré se traduisant par des salaires moins importants pour les nettoyeuses. Ainsi, même lorsqu’il est rémunéré, « le nettoyage reste contaminé par son origine domestique » (Benelli, 2011, p. 39). Les rôles et les tâches associés au genre féminin dans la sphère privée participent à naturaliser la surreprésentation des femmes dans les métiers peu qualifiés et peu rémunérés relatifs au soin et au nettoyage. La non-reconnaissance des qualifications et le recours intensif aux temps partiel dans les emplois féminins a des effets matériels qui se traduisent par des inégalités salariales entre hommes et femmes.

 

Rapports sociaux de genre et positions hiérarchiques : une analyse de la division technique et morale du travail

« Souleymane, il fait que les vitres. Je crois que je ne l’ai jamais vu au niveau des sanitaires. Par contre, Rita, Fara, je les vois tous les matins mais c’est vrai que je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un homme faire cette tâche. »
– Entretien avec Hamza, agent d’entretien en alternance.

Le secteur du nettoyage se caractérise par une forte division interne du travail entre hommes et femmes (Benelli, 2011). La délégation du « sale boulot » au sein même de la profession d’agent d’entretien peut être analysée au regard de la division genrée qui traverse la sphère professionnelle et la sphère domestique. Cette division s’appuie sur un principe de séparation, qui induit l’idée qu’il y a des métiers d’hommes et des métiers de femmes, ainsi que sur un processus de hiérarchisation, où les métiers d’hommes sont plus valorisés, mieux rémunérés sur le marché du travail que les métiers de femmes (Kergoat, 2012). Au sein de l’entreprise X, le nettoyage manuel et d’intérieur, notamment le nettoyage des sanitaires, est davantage réalisé par les femmes, alors que les hommes effectuent plus souvent le nettoyage à l’aide de machines et occupent davantage le poste de nettoyeur de vitre. Ces tâches s’effectuent la plupart du temps à la suite de courtes formations et octroient de meilleures rémunérations.

 

« Les filles, elles nettoient pas pareil, elles peuvent pas faire ça (le travail avec les machines). Le nettoyage d’espace avec les machines, c’est le plus dur, c’est ça le vrai nettoyage. »
– Entretien avec Ousmane, agent d’entretien.

Comme pour l’enquête de Benelli (2011), la mise en avant du caractère technique, dans les discours des nettoyeurs, participe à la construction de la masculinité dans les emplois de nettoyage. Il est souvent mis en avant par les nettoyeurs en tant que principe de distinction vis-à-vis du travail des femmes. Néanmoins, cette division du travail n’est pas figée. Il existe des situations où les tâches jugées les plus sales vont être effectuées par des nettoyeurs, des chefs d’équipe ou des responsables de site. Lors d’un entretien avec l’un des chefs de site de la société X, je cherche à en savoir davantage sur la division genrée du travail :

« Et j’ai remarqué que ce sont plutôt les femmes qui s’occupent des sanitaires… Oui, parce que les femmes sont plus patientes, elles comprennent beaucoup de choses par rapport aux hommes. Mais il arrive que je le fasse, parfois il faut remplacer les gens qui sont malades. Tu vois, c’est pas tout le temps les femmes, moi je suis un homme et je le fais. »
– Entretien avec Omar, chef de site.

Ces phénomènes qui peuvent apparaître comme des événements exceptionnels sont pourtant révélateurs d’une division morale du travail (Avril, Vacca, 2020). En fonction des positions hiérarchiques et de genre, l’exposition à la saleté peut parfois être source de reconnaissance dans un métier peu qualifié (Seiller, Silvera, 2020). Au sein de l’entreprise X, les chefs de site réalisent de manière ponctuelle les tâches considérées comme les plus sales telles que le nettoyage des sanitaires. Ces activités, qui dépassent les tâches prescrites assignées à leur fonction, peuvent être source de valorisation. Dans ce contexte, elles témoignent d’une capacité à être polyvalent et à faire face aux dysfonctionnements inhérents à l’organisation du travail en contexte de sous-traitance, marquée par un taux important d’absentéisme. En dépassant l’analyse des tâches et de la dimension technique, l’analyse en termes de division morale du travail permet d’appréhender la construction et le maintien des positions de pouvoir (Avril, Vacca, 2020). Ainsi, le genre constitue une logique organisatrice globale qui ne recouvre pas strictement la division sexuée du travail (Schütz, 2022).

 

Conclusion

 Cette analyse, prenant en compte le travail dans sa dimension élargie (Kergoat, 2012), invite à considérer les activités de nettoyage en contexte de sous-traitance, au regard des rôles de genre qui traversent la sphère privée et la sphère professionnelle. Ces derniers influencent la valeur économique et sociale imputée aux activités de nettoyage, les conditions d’emploi des nettoyeur·euses et la division sexuée du travail. Cependant, une approche attentive aux variations des pratiques en fonction de la position hiérarchique et du genre des enquêté·es amène à analyser la dimension morale du « sale boulot » (Avril, Vacca, 2020) dans les métiers du nettoyage. Les situations de travail décrites dans la dernière partie, où les tâches considérées comme les plus sales peuvent, dans certains cas, être source de prestige, permettent d’appuyer l’idée que la division sexuelle du travail et la dévalorisation du travail domestique sont des constructions sociales qui ne sont ni immuables, ni naturelles (Kergoat, 2012).

De par un nombre limité de caractères, cette analyse met de côté la consubstantialité entre l’organisation du travail de nettoyage en contexte de sous-traitance et la (re)production des rapports sociaux de race[3], de classe et de genre, qui sera abordée dans mon mémoire de master. Néanmoins, l’introduction d’une approche élargie du travail dans ce billet s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place des activités domestiques dans le rapport salarial, dans la continuité des débats sur le salaire au travail ménager (Dalla Costa, James, 1973 citées dans Toupin, 2014 ).

 

Bibliographie

Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. (2025). Analyse des conditions de travail des agents du nettoyage et de leurs impacts sur leur santé : Avis et rapport d’expertise collective (Saisine n° 2019-SA-0017). Anses.

Avril, C., & Ramos Vacca, I. (2020). Se salir les mains pour les autres. Métiers de femme et division morale du travail. Travail, genre et sociétés, 43(1), 85–102. https://doi.org/10.3917/tgs.043.0085

Benelli, N. (2011). Nettoyeuse. Comment tenir le coup dans un sale boulot ? Éditions Seismo.

Fédération des entreprises de propreté, d’hygiène et des services associés. (2025). Chiffres clés 2025 : Le secteur de la propreté, de l’hygiène et des services associés. Le Monde de la Propreté. https://www.monde-proprete.com

Kergoat, D. (2012). Se battre, disent-elles. La Dispute.

Maruani, M. (2017). Travail à temps partiel et sous-emploi. Dans Travail et emploi des femmes (pp. 75–102). La Découverte. https://shs.cairn.info/travail-et-emploi-des-femmes–9782707194022-page-75

Schütz, G. (2022). La sous-traitance au prisme du genre. Une analyse de l’externalisation « à demeure » des services généraux à partir du cas des prestations d’accueil. Entreprises et histoire, 107(2), 45–59. https://doi.org/10.3917/eh.107.0045

Seiller, P., & Silvera, R. (2020). Sales boulots. Travail, genre et sociétés, 43(1), 25–30. https://doi.org/10.3917/tgs.043.0025

Toupin, L. (2014). Le salaire au travail ménager : Chronique d’une lutte féministe internationale (1972–1977). Les éditions du remue-ménage.

 

[1] Voir : L’équipe de rédaction d’Academia (7 mars 2025). StandUp4Science et pour les agent∙es de nettoyage à SciencePo Paris. Academia. Consulté le 12 janvier 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13foy

[2] La non-représentativité de l’échantillon ne permet pas de cerner l’étendue des temps partiels souhaités et subis. Cependant, le dernier rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire montre que 2/3 des temps partiels sont subis dans le secteur du nettoyage (Anses, 2025).

[3] La race, comme le sexe et la classe, relève d’une catégorie sociale qui ne fait en aucun cas référence à une prétendue réalité biologique. Voir aussi Guillaumin, C. (1972) L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel. Nice : Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles.

À la recherche d’une place dans le monde. Enquête sur trois dropshippers noirs entre conservatisme économique et masculinisme

Introduction

Cette étude exploratoire vise à analyser les trajectoires et les discours de trois jeunes hommes noirs français pratiquant le dropshipping[1], une activité de commerce en ligne où il s’agit de vendre des produits sans posséder de stock ni de boutique physique. L’étude a pour objectif d’interroger la manière dont leur activité numérique articule visibilité algorithmique, réussite économique et vision conservatrice du monde.

Ce qui m’a interpellée, ce n’est pas tant les nombreuses controverses qui entourent ces acteurs, souvent associés à des escroqueries, mais plutôt les questions suivantes : si les dropshippers peuvent être perçus comme apolitiques, et parfois même comme vecteur de dépolitisation, leur distance ou leur indifférence ne peuvent-elles pas révéler une certaine forme de reconnaissance de la légitimité du pouvoir et de la domination ? Comment des créateurs de contenus qui se présentent comme entrepreneurs dans leur positionnement, peuvent-ils être des vecteurs de normalisation d’un discours conservateur ? Dès lors, quelle place occupent leurs discours dans l’espace public, et quelle vision du monde diffusent-ils auprès de leur audience ?

Cette étude exploratoire a pour intérêt principal de prendre au sérieux les visions du monde conservatrices en France afin de donner des pistes de compréhension plus fines des processus de politisation qui animent la société française contemporaine. Pour Corey Robin, le conservatisme défend une liberté principalement réservée aux dominants et voit l’égalité comme une menace pour l’ordre établi. Il valorise la tradition tout en s’adaptant aux changements afin de maintenir les hiérarchies sociales. La liberté y est pensée comme une conquête, notamment dans le marché économique. Ainsi, mieux comprendre les réalités des groupes sociaux qui adhèrent et mettent en avant une vision du monde conservatrice, permet de saisir les enjeux politiques qui se jouent.

Cette recherche interroge la pertinence de la notion de « conservatisme noir » (A Brooks, 2024). Celle-ci repose sur la conviction que la réforme morale, l’éducation, la stabilité conjugale, le travail, l’entrepreneuriat et une intervention étatique restreinte, plutôt que la dénonciation du racisme ou l’action politique, sont les véritables moteurs de l’ascension sociale des personnes noires, et de « masculinité marginalisée » (Connell et Messerschmidt, 2015), historiquement situées dans le contexte étatsunien, pour analyser certaines figures noires en France. Bien que l’adhésion des enquêtés à des idéaux conservateurs et à une masculinité hégémonique s’exprime principalement sur le plan discursif, via des citations, des références et des éléments de langage, ces cadres idéologiques sont néanmoins retravaillés et adaptés au prisme de leurs trajectoires propres. Car même s’ils adhèrent principalement de manière discursive, ainsi que par un phénomène de références et de citations provenant de personnalités et d’idées associées à l’extrême droite, proches des idées conservatrices et d’une masculinité hégémonique, laquelle se renouvelle à leur contact, cette masculinité semble néanmoins se situer en « périphérie du capitalisme » (Branstein, 1973). Elle est en effet éloignée des secteurs traditionnellement valorisés par les modèles masculins dominants (Rivoal et al., 2020), tels que la banque, la finance ou l’investissement.

Ainsi, malgré leur aspiration à incarner une forme de puissance économique et de masculinité reconnues par les idées conservatrices, ils semblent demeurer en marge du système dominant. On observe donc une tension entre leur volonté d’intégration et la reproduction d’une vision conservatrice de l’ordre social qui, paradoxalement, les maintient en marge. L’objectif est d’examiner comment ces dropshippers noirs, structurellement dominés dans une société capitaliste traversée par des logiques raciales, mettent en place des stratégies pour accéder à une reconnaissance sociale souvent inaccessible par les voies traditionnelles. Dès lors, il s’agit de comprendre de quelle manière ces acteurs investissent des espaces alternatifs pour se légitimer, et avec quelles visions du monde. Cette posture soulève également une réflexion sur les formes de reconnaissance auxquelles ils accèdent : comment les stratégies de légitimation économique, sociale et raciale élaborées au sein d’un capitalisme périphérique, participent-elles à la reproduction ou à la transformation des rapports sociaux et raciaux, particulièrement quand les voies traditionnelles d’ascension restent inaccessibles à certains groupes ?

Objet d’étude

Pour répondre à ces interrogations, l’étude exploratoire tente de dépasser l’analyse électorale et contestataire historiquement privilégiée par les études sur le conservatisme en France. Les études des votes conservateurs dans l’Hexagone comme dans les DROM privilégient des analyses qui mettent en avant une crainte d’une perte d’acquis économiques et sociaux, ou encore un vote antisystème (Mondon, 2023), mais restent réticentes à mobiliser des analyses contextuelles et géographiques (Sainty, 2014) ou les notions de race et de racisme. Afin de dépasser l’impensé racial au sein de la littérature sur le conservatisme français, l’étude s’inscrit au sein d’une conception plus large de la sociologie politique en mobilisant la notion de « rapport profane au politique ». Cette approche permet d’élargir la définition de la politisation aux formes implicites, diffuses, voire quotidiennes, par lesquelles les individus construisent une vision du monde et leur place dans l’ordre social (Gaxie, 1987 ; Buton, 2016 ; Weisbein, 2017). L’étude se rattache alors à celle de Félicien Faury, qui donne à voir une esquisse de réponse pour comprendre comment des personnes non blanches au sein de l’Hexagone peuvent voter pour l’extrême droite. En partant d’une étude sur des enquêtés « ordinaires », Faury met en lumière la stratégie de « distinction raciale » au sein des groupes minoritaires et la place du secteur professionnel comme variable entrant en jeu dans le choix électoral des minorités raciales. Même si les électeurs du Rassemblement National non blancs sont peu nombreux, son analyse des minorités latines souligne l’existence de stratégies de « différenc[iation] avec les minorités situées au plus bas de la hiérarchie instituée par la racialisation nationale » (Faury, 2024).

Mais qu’en est-il des personnes noires situées au plus bas de la hiérarchie raciale ?

La nécessité de définir la race

Dans le cadre de cette étude, la race est mobilisée non comme une essence, mais comme un outil d’analyse des rapports sociaux. Elle est appréhendée dans une perspective relationnelle, comme un rapport de pouvoir historiquement construit, hérité de la colonialité, et actualisée dans les interactions contemporaines. Face à cet impensé en sociologie politique, il paraît essentiel d’ancrer l’étude dans une sociologie de la race, afin de ne pas invisibiliser les effets de la « racialisation » (Guillaumin, 1972), y compris dans les formes d’adhésion à des discours conservateurs. Cette démarche vise également à interroger la « blanchité » (Brun et Cosquer, 2022), comme position sociale dominante, souvent non nommée, mais constitutive des normes implicites de réussite et de respectabilité. Ce positionnement théorique permet d’intégrer la race dans l’analyse politique, au même titre que la classe, le genre ou le territoire, et d’ouvrir une réflexion sur les articulations possibles entre ces différents rapports sociaux.

Le numérique comme espace de circulation pour construire un néolibéralisme conservatisme

Dans sa définition du conservatisme, Corey Robin souligne l’importance du champ économique. Les discours conservateurs mettent également en avant la diversité des rôles sociaux comme source de richesse, tout en critiquant les mouvements égalitaristes, en valorisant des trajectoires entrepreneuriales spécifiques (souvent masculines ou hyper-performantes) tout en reprochant aux revendications égalitaires de niveler les ambitions, à travers des messages comme « rien n’est juste », ou « il faut arrêter de se plaindre de l’injustice », reflétant cette vision. Ainsi, s’il y a un conservatisme noir revendiqué en France, celui-ci est minoritaire comparativement aux Etats-Unis.

Cet effacement médiatique trouve pourtant un contrepoint dans leur visibilité sur les réseaux sociaux, et notamment sur YouTube (Plottu et Macé, 2024). En centrant l’analyse sur YouTube, terrain où les idées conservatistes françaises possèdent une place historique (Albertini et Daucet, 2016), j’ai pu découvrir le business du dropshipping, très fréquenté par des jeunes noirs francophones[2]. Le dropshipping est une activité légale en France de commerce en ligne relativement simple à mettre en place. Il s’agit de vendre des produits sans posséder de stock ni de boutique physique, ce qui réduit considérablement les coûts. La plupart du temps, ils s’approvisionnent auprès de grandes plateformes comme AliExpress, et utilisent massivement les réseaux sociaux et la publicité en ligne pour écouler leurs produits. Cette activité économique est alimentée par la production de différentes formes de vidéos YouTube : les contenus publicitaires pour les plateformes d’approvisionnement et leurs formations payantes à travers des vidéos de formations et conseils au dropshiping, des vidéos lifestyles sous format vlog, conseils de vie ou encore des podcasts avec un invité.

Méthode

Pour étudier les visions politiques des conservateurs noirs, j’adopte une méthode mixte, croisant une approche quali-quantitative par web scraping à une ethnographie numérique du contenu vidéo. Ce choix méthodologique s’est imposé à moi à partir de prénotions concernant mes enquêtés, que j’avais initialement perçu comme appartenant à la « fachosphère » (Doucet et Albertini, 2018) — c’est-à-dire à cette nébuleuse d’extrême droite omniprésente sur Internet. Ils étaient alors, pour moi, des « indigènes que [je ne pensais pas aimer] » (Avanza, 2008), rendant leur accès difficile, notamment en raison de ma propre positionnalité (en tant que femme et noire) et de la violence potentielle que je souhaitais éviter. Pourtant, même si je ne souscris pas aux discours qu’ils véhiculent, une analyse approfondie de leurs propos en ligne a permis de saisir leur univers social. Bien que leurs contenus défendent une masculinité traditionnelle et qu’ils fassent explicitement référence à des figures proches de l’extrême droite, leur discours s’inscrit cependant dans un contexte social structuré par des hiérarchies raciales, de classe, de genre, de géographie au sein d’un système capitaliste, ce qui facilite son appréhension.

Cette double approche me permet de saisir à la fois la structure des discours diffusés sur les plateformes et une analyse plus fine de ces productions : images, postures, rhétoriques, mais aussi les réseaux dans lesquels elles s’inscrivent. Elle me permet aussi d’articuler des éléments objectivables et comparables entre créateurs (via le scraping), à une lecture plus fine et située des formes symboliques de la réussite, de la virilité ou de l’émancipation économique, telles qu’elles sont construites et performées en ligne. Cette dimension a permis de comparer les usages lexicaux, d’identifier des régularités discursives, de cartographier les réseaux implicites entre créateurs, et d’observer les trajectoires discursives dans le temps. Ainsi, cette analyse s’inscrit dans la tradition de l’analyse du discours qui permet d’articuler langage, vision du monde, et rapports de pouvoir (Pêcheux et al., 1982 ; Wodak et Van Dijk, 2002).

Cette recherche s’appuie sur une ethnographie numérique de six mois réalisée sur les chaînes YouTube de trois figures du dropshipping francophone : Jonathan Ecom, Marcus Lawrence, Jonathan Hatchi. Les trois enquêtés présentent des points communs importants : ils sont des hommes noirs, français, et issus de l’immigration postcoloniale, ont grandi en milieux populaires urbains et partagent une quête de liberté économique. Ils ont tous fait l’objet d’une trajectoire d’ascension sociale et économique visible en ligne, et ont en commun de se positionner publiquement dans le champ du business, sans pour autant se revendiquer explicitement comme militants ou idéologues. Toutefois, leurs trajectoires et leurs socialisations varient, ce qui me permet d’analyser la diversité des formes de politisation conservatrice dans un cadre comparable qu’est le dropshipping. Leur contenu est essentiellement centré sur l’e-commerce, le développement personnel et la réussite financière, mais il est traversé de manière récurrente par des valeurs conservatrices implicites : liberté, méritocratie, masculinité, responsabilisation, rejet de la victimisation.

Le critère principal de sélection a été la visibilité numérique de ces acteurs, leur ancrage français, et leur couleur de peau noire. J’ai volontairement éloigné des figures les plus connues, en dehors de la France et dont le contenu est explicitement politisé, afin de mieux saisir les formes diffuses et profanes de politisation. Les vidéos ont été sélectionnées à partir de playlists thématiques présentes sur les chaînes YouTube que j’ai recatégorisé : « vidéos conseils dropshipping », « avis, témoignages », « vlogs, lifestyle, podcasts sur soi », « podcasts avec d’autres YouTubeurs ». Je me suis principalement concentrée sur les contenus narratifs et réflexifs : vidéos autobiographiques, storytelling, entretiens croisés entre créateurs, récits de parcours. En parallèle, j’ai consulté leurs sites personnels, des plateformes business qui les référencent, et des podcasts consacrés à leur trajectoire.

Cette analyse numérique présente cependant plusieurs limites importantes. Sur le plan éthique, bien que l’observation ait été menée exclusivement sur des comptes et forums publics, les pratiques des utilisateurs sont étudiées sans leur consentement explicite. Cela impose une réflexion rigoureuse sur l’anonymisation des données, en conformité avec le Règlement général sur la protection des données (RGPD), mais soulève aussi des interrogations plus larges quant à l’éthique de l’utilisation de ces données collectées. Par ailleurs, même si je maîtrise une connaissance du terrain et des pratiques numériques étudiées, les méthodes d’analyse numérique et de scraping utilisées ne donnent qu’un accès partiel aux significations et représentations que les enquêtés attribuent à leurs discours.

L’absence d’entretiens avec les dropshippers limite ma compréhension fine du sens de leurs pratiques. Travailler sur le numérique ne permet donc pas de décrire entièrement ce qui se passe dans la société, mais plutôt de révéler une facette particulière de cette réalité.

Enfin, ma recherche s’inscrit dans un champ où la communauté noire demeure peu explorée en France, ce qui engendre une double responsabilité, à la fois politique et épistémologique. En portant mon attention sur des personnes noires, mon travail contribue à produire des connaissances sur cette population à laquelle j’appartiens en tant que femme noire vivant en hexagone, tout en soulevant une tension : celle du risque de nuire à cette même communauté en exposant que certains de ses membres diffusent des discours conservateurs, voire masculinistes, proches de l’extrême droite. Cette situation renforce l’importance d’une analyse attentive des rapports de pouvoir liés aux hiérarchies raciales, de genre et de classe.

Pistes d’analyse de l’étude

Cette étude exploratoire se structure en quatre chapitres, proposant des pistes d’analyse qui mettent en évidence le rôle de ces acteurs et de cet espace périphérique dans la mise en circulation de discours conservateurs (sur la classe, le genre et la race).

Le premier chapitre s’intéresse à l’usage intensif de YouTube, non pas comme simple support de diffusion, mais comme espace central du business model du dropshipping. À travers une production massive de vidéos, des titres accrocheurs et des formats diversifiés, les enquêtés s’adaptent aux règles implicites des plateformes. L’analyse des hashtags, rendue possible par une méthode de scraping, révèle aussi des affiliations discrètes à des figures conservatrices et masculinistes comme Andrew Tate, Elon Musk ou Yomi Denzel, dont les idées circulent au sein de la fachosphère numérique.

Dans la continuité de cette analyse des discours, le deuxième chapitre permet d’examiner la mise en récit de leur trajectoire sociale. Les enquêtés se définissent comme des transfuges de classe, valorisant le travail, l’autodiscipline et le mérite. Leur rapport à l’école, à l’assistanat ou aux aides publiques est ambivalent, traversé par une volonté de distinction vis-à-vis de leurs milieux d’origine. Ces discours s’inscrivent dans un discours néolibéral, où la mobilité sociale est présentée comme strictement individuelle.

Le troisième chapitre aborde le genre comme vecteur de distinction. Les enquêtés mettent en scène une masculinité managériale fondée sur la performance, le contrôle de soi et la compétition. Le féminin y est souvent perçu comme un facteur de distraction, cantonné à des rôles utilitaires ou esthétiques. Cette virilité, mise en scène à travers des pratiques sportives et des codes militarisés, reste pourtant marginalisée dans l’économie dominante. Elle s’appuie toutefois sur des référentiels conservateurs, où la virilité, la violence et la tradition sont valorisés.

Enfin, le quatrième chapitre interroge l’ambivalence de leur rapport au racisme. Bien que certaines discriminations soient reconnues, elles sont le plus souvent reléguées à des expériences individuelles, à dépasser par l’effort et la discipline. Cette lecture méritocratique rejoint une pensée conservatrice noire, plus visible dans le contexte étasunien, qui valorise l’émancipation par le marché plutôt que par la contestation politique. En ce sens, le racisme n’est pas nié, mais redéfini comme un défi personnel à surmonter, invisibilisant les structures qui le produisent.

À travers ces quatre axes, l’ensemble de ces chapitres semble mettre en lumière l’existence, en France, d’un conservatisme noir encore peu documenté. Alors que les travaux sur le vote conservateur de Félicien Faury ont souligné son ancrage dans la défense de la blanchité, cette enquête montre comment certains jeunes hommes noirs développent eux aussi des discours proches des visions conservatrices blanches, sans toujours les nommer comme telles. Ce conservatisme s’enracine moins dans une position de domination que dans des expériences concrètes d’inégalités : la pauvreté, la racialisation et la marginalisation poussent ces jeunes à investir un secteur entrepreneurial accessible, comme le dropshipping. Ce business, fondé sur l’idée que « si on veut, on peut », est particulièrement perméable à des visions du monde néolibérales, individualistes et masculinistes. Il valorise l’autonomie, le dépassement de soi et l’adaptabilité, autant de valeurs qui, bien qu’efficaces en contexte algorithmique, tendent à essentialiser les rapports de pouvoir qui structurent les trajectoires des enquêtés.

En somme, cette étude suggère que l’économie numérique n’est pas seulement un espace d’opportunité, mais aussi un lieu de configuration des visions du monde, où les discours conservateurs peuvent se diffuser au cœur même des stratégies de dépassement sociale.

 

Bibliographie

AVANZA, M. (2008). « Comment faire de l’ethnographie quand on n’aime pas “ses indigènes” ? Une enquête au sein d’un mouvement xénophobe ». In BENSA, A. & FASSIN, D. (dir.), Les politiques de l’enquête. Paris : La Découverte, pp. 41-58.

BROOKS, A. C. (2015). The Conservative Heart: How to Build a Fairer, Happier, and More Prosperous America. HarperCollins.

BRANSTEN, J. (1973). « Le capitalisme périphérique ». L’Homme et la société, 28, pp. 179-182.

BRUN, S. & COSQUER, C. (2024). « Race ». In BOUVET, M., CHOSSIÈRE, F., DUC, M. & FISSON, E. (dir.), Catégoriser. Lyon : ENS Éditions.

BUTON, F., LEHINGUE, P., MARIOT, N. & ROZIER, S. (dir.) (2016). L’Ordinaire du politique. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion.

CONNELL, R. & MESSERSCHMIDT, J. (2015). « Faut-il repenser le concept de masculinité hégémonique ? ». Terrains & travaux, 2(27), pp. 151-192.

DOUCET, D. & ALBERTINI, D. (2018). La fachosphère : Enquête sur une nébuleuse politique d’extrême droite sur Internet. Paris : Éditions du Seuil.

FAURY, F. (2024). Des Électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite. Paris : Seuil.

GAXIE, D. (1987). Le cens caché. Paris : Seuil.

GUILLAUMIN, C. (1972). L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel. Nice : Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles.

MONDON, A. (2023). « Epistemologies of ignorance in far right studies: the invisibilisation of racism and whiteness in times of populist hype ». Acta Politica, 58(4), pp. 876-894.

PÊCHEUX, M., LEON, J., BONNAFOUS, S. & MARANDIN, J.-M. (1982). « Présentation de l’analyse automatique du discours (AAD69) : théories, procédures, résultats, perspectives ». Mots, 4, pp. 95-123.

PLOTTU, P. & MACE, M. (2024). Pop fascisme. Éditions Divergence.

RIVOAL, H., BRETIN, H. & VUATTOUX, A. (2020). « Introduction. Travail et masculinités : quelles transformations ? ». Cahiers du Genre, 67(2), pp. 5-24.

ROBIN, C. (2011). The Reactionary Mind: Conservatism from Edmund Burke to Sarah Palin. Oxford University Press.

SAINTY, J. (2014). « Contextualiser les comportements politiques par le territoire ». L’Espace Politique, 23.

WEISBEIN, J. (2017). « Vers un agenda de recherche sur les politisations ordinaires au sein de la sociologie politique française ? ». Politix, 119(3), pp. 147-160.

WODAK, R. & VAN DIJK, T. A. (dir.) (2000). Discourse and Racism. Cambridge : Cambridge University Press.

 

[1] Le dropshipping est une activité légale en France de commerce en ligne relativement simple à mettre en place. Il s’agit de vendre des produits sans posséder de stock ni de boutique physique, ce qui réduit considérablement les coûts. La plupart du temps, ils s’approvisionnent auprès de grandes plateformes comme AliExpress, et utilisent massivement les réseaux sociaux et la publicité en ligne pour écouler leurs produits. Cette activité économique est alimentée par la production de différentes formes de vidéos YouTube : les contenus publicitaires pour leurs producteurs et leurs formations payantes à travers des vidéos de formations et conseils au dropshiping, des vidéos lifestyles sous format vlog, conseils de vie ou encore des podcasts avec un invité.

[2] YouTube est la troisième marque la plus visitée en France en décembre 2021, derrière Google et Facebook, avec dix-huit millions de visiteurs uniques moyens par jour. Voir Audience Internet Global en France en décembre 2021 », Médiamétrie, 27 janvier 2022.