Parution de l'ouvrage, "Les travailleurs des déchets", coordonné par Delphine Corteel et Stéphane Le Lay et préfacé par Alain Corbin.« Ce beau livre, dirigé par Delphine Corteel et Stéphane Le Lay, est nourri par l’histoire. Il se fonde sur l’enquête de terrain. Il montre la diversité des cultures du déchet. Il met en évidence l’intensité des multiples formes de la sidération, de l’angoisse, de l’anxiété suscitées par le maniement de l’ordure voire par sa simple proximité. Le lecteur, au fil des pages, se construit un nouveau regard sur les travailleurs du déchet. Les auteurs l’invitent à l’empathie. Il en vient à partager de multiples émotions où se mêlent le dégoût, la honte, la peur, l’humiliation, la fierté. La lecture du livre, sourdement, suggère des modes d’engagement collectif. » Alain Corbin Delphine Corteel est anthropologue, maître de conférences à l’université de Reims, chercheure à l’IDHE-Cachan. Stéphane Le Lay est sociologue, chercheur associé au CRTD-CNAM. Avec la participation de : Sabine Barles, Régine Bercot, Carlotta Caputo, Claudia Cirelli, Bénédicte Florin, Isabelle Gernet, Agnès Jeanjean, Dominique Lhuilier, Frédéric Michel, Thierry Morlet, Nadine Poussin, Barbara Prost, Valérie Pueyo, Angelo Soares, Serge Volkoff. Avec le soutien de l'ORDIF (Observatoire régional des déchets d'Ile de France) 11 x 17 - 328 pages - 18 € ISBN : 978-2-7492-1436-8 Editions erès Collection « Clinique du travail » dirigée par Yves Clot et Dominique Lhuilier En librairie à partir du 25 août 2011
Interview de Bénédicte Zimmermann à l’occasion de la parution de “Ce que travailler veut dire”
Ce que travailler veut dire – Une sociologie des capacités et des parcours socioprofessionnels
Entretien mené par Alexandre Daneau, doctorant en sociologie à l’EHESS, avec Bénédicte Zimmermann Directrice d’études à l’EHESS – Laboratoire CRIA, (UMR 8131, EHESS-CNRS)
L’entrée en sociologie : pouvez-vous nous décrire votre parcours universitaire? Comment êtes-vous entrée en sociologie?
Après un bac scientifique, je me suis engagée dans des études d’histoire : d’abord en hypokhâgne au Lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg, puis en khâgne au lycée Henri IV à Paris et à l’université de Paris I où j’ai fait une licence et une maîtrise d’histoire (mon mémoire était consacré aux Premiers mai de la CFDT). Parallèlement à la maîtrise d’histoire, je me suis engagée dans une maîtrise de science politique à Paris I. L’histoire me passionnait et me paraissait une discipline incontournable pour comprendre la société dans laquelle nous vivons. Mais en licence je me suis aperçue qu’il fallait élargir le regard et la palette des abords disciplinaires pour être à même d’approfondir les questions qui m’intéressaient. Cette ouverture à d’autres disciplines a coïncidé avec le moment où j’ai compris que mon intérêt pour l’histoire partait du présent, que les processus historiques auxquels je m’intéressais étaient orientés vers une meilleure compréhension des processus contemporains. Je me suis alors tournée vers la sociologie politique dans le cadre d’un DEA et d’une thèse à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris.
L’évolution d’une trajectoire de recherche : vous avez fait une thèse de socio-histoire sur l’émergence de la catégorie du chômage en Allemagne, comment la question du travail et de sa flexibilisation s’est imposée à vous ?
Ma thèse sur la constitution du chômage en une catégorie d’action publique en Allemagne concrétisait ce parcours pluridisciplinaire. Elle a été pour moi l’occasion d’approfondir l’approche socio-historique et d’affirmer un positionnement théorique combinant l’analyse du temps long des structures avec celle des temporalités courtes de l’action. Mes recherches sur la flexibilité et le travail prolongent et s’appuient sur ces premiers travaux sur les formes historiques de constitution du social en France et en Allemagne, en proposant une grille de lecture des transformations contemporaines qui tienne compte de l’historicité des catégories et des pratiques aujourd’hui en mutation. Mes recherches sur la constitution des catégories sociales ont d’une certaine manière été le préambule à l’étude de la reconfiguration contemporaine de ces catégories. Pour diverses raisons, les conceptions du travail et du non travail, de l’emploi et du chômage, plus largement l’ensemble des catégories sociales fondées sur le travail salarié sont aujourd’hui remises sur le métier, bousculées par une sémantique du capital humain, des compétences, de l’autonomie et de l’employabilité. Du passé au présent, les enquêtes que j’ai menées ont toujours été traversées par une même question : celle de la fabrique de l’individuel et du collectif et de la place qu’y occupe le travail.
Le clin d’œil à Bourdieu : Le titre de l’ouvrage renvoie directement à Ce que parler veut dire de Pierre Bourdieu, paru au tout début des années 1980; est-ce votre choix? Pourquoi? Qu’est-ce que travailler veut dire?
Ce que parler veut dire est un ouvrage qui a compté dans mes travaux antérieurs. Il a stimulé ma réflexion sur le processus de classification et de catégorisation, cependant ce n’est pas pour y renvoyer que j’ai choisi ce titre. Ce que travailler veut dire vient plutôt du terrain ; il reprend dans une forme affirmative la formulation interrogative et suspensive utilisée par des personnes rencontrées. Mon objectif dans ce livre était, entre autres, d’étudier ce que travailler veut dire pour les travailleurs, d’examiner comment ces derniers font sens du travail et quelles sont les finalités qu’ils lui attribuent. La question de la signification et du sens n’est donc ni posée, ni instruite de la même manière que dans l’ouvrage de Bourdieu. Il s’agissait moins de braquer les projecteurs sur la normativité sociale et ses effets structurants, que sur les capacités normatives des personnes au travail, sur leur activité de « valuation », de définition de ce qui vaut au sens de John Dewey, et sur les conditions de possibilité et d’expression de ces capacités dans le monde du travail.
Le choix de l’objet d’étude: pourquoi avez-vous choisi de travailler sur les groupements d’employeurs? En quoi cette forme d’organisation du travail est-elle novatrice? Qu’implique-t-elle sur l’identité des salariés? Constitue-t-elle selon vous une réponse à la précarisation de la relation d’emploi typique, une sorte d’avant-garde? Pensez-vous qu’elle soit généralisable?
Le groupement d’employeurs est un dispositif inédit qui se donne pour double objectif de contribuer à la « flexibilité » du travail et à la « sécurité » du travailleur. Il constitue un intermédiaire sur le marché du travail, un tiers-employeurs, mais il se distingue en plusieurs points, et non des moindres, de l’agence de travail intérimaire. D’abord par sa structure juridique qui est celle d’une association du type loi 1901 à but non lucratif ; ensuite par la nature du contrat de travail, à durée indéterminée. La fonction du groupement est de mettre à disposition de ses membres (qui sont des entreprises-adhérentes) des salariés qui lui sont liés par un contrat de travail. Il construit des emplois stables, en contrats à durée indéterminée et à plein temps à partir de bouts d’emploi disponibles dans différentes entreprises, selon le principe du « maillage » et du « temps partagé ».
Le salarié dépend juridiquement du groupement qui est son employeur, mais réalise son travail auprès de deux ou trois entreprises différentes qui sont membres du groupement. En cas de baisse d’activité dans une de ces entreprises et d’interruption de la mise à disposition, le salarié garde son salaire plein. L’activité du groupement est régulée par un principe de responsabilité solidaire, de telle sorte que lorsque l’une des entreprises-adhérentes interrompt la mise à disposition, les autres sont caution-solidaire pour le maintien du salaire en attendant que le groupement reconstitue un maillage à plein temps.
Des activités, des fonctions ou des métiers ressortissant de différentes branches professionnelles peuvent ainsi être maillés en un seul emploi sur une base journalière, hebdomadaire, mensuelle ou semestrielle selon un rythme stable, fixé par avance et par convention entre le groupement, le salarié et l’entreprise. Chaque maillage est spécifique, l’éventail du temps partagé s’étendant des emplois faiblement qualifiés jusqu’aux emplois de cadres. Par exemple, une opératrice peut conditionner du parfum l’hiver et du poulet l’été, un autre salarié peut être consultant en formation continue deux jours par semaine et chauffeur de poids lourd le reste de la semaine. Qu’est-ce que travailler veut dire dans une situation de démultiplication des activités, des lieux et des collectifs de travail ? Et que signifie la sécurité de l’emploi dans ces conditions? Telles sont quelques-unes des questions qui ont guidé mon enquête sur les groupements d’employeurs. Je les ai choisi comme objet d’étude parce qu’ils constituent un dispositif original peu connu qui produit comme un effet de loupe sur les tensions et les ambivalences de la flexibilité.
Pour ce qui est de la deuxième partie de votre question, l’enquête montre que le dispositif produit des effets contrastés pour les salariés en fonction des groupements et de la politique de leur directeur. Par ailleurs, tous les salariés n’apprécient pas de travailler à temps partagé y compris dans les groupements qui développent une politique d’accompagnement des parcours et de développement professionnel. Je dirais par conséquent que le dispositif mériterait d’être davantage connu et développé, à condition d’être mieux encadré. Cependant je ne parlerai pas de généralisation, parce que le groupement n’apporte pas une réponse à l’ensemble des problèmes de précarité posés par la flexibilité, il en traite certains en ciblant la précarité de l’emploi, mais il n’a aucun effet sur la précarité du travail qui relève de l’organisation et des conditions de travail internes à chaque entreprise. C’est pour mieux saisir ces effets de la flexibilité sur l’activité même de travail, que la deuxième partie du livre déplace l’enquête de l’emploi et des dispositifs de flexibilisation du marché du travail vers la flexibilité dans l’entreprise.
Discours de la méthode: pour construire votre cadre d’analyse, vous mobilisez différentes traditions de recherches, et notamment les travaux d’Amartya Sen et le pragmatisme étatsunien de la fin du 19ième, comment en êtes-vous venue à ces références? Vous construisez votre cadre théorique préalablement à l’enquête ou au fur à mesure de l’accumulation des données ?
Ce sont des interrogations sur l’analyse du changement, sur l’analyse de l’action située dans le temps et dans l’espace qui m’ont, au cours de mes recherches socio-historiques, amenée à me pencher sur le pragmatisme de l’Ecole de Chicago. La manière dont Dewey et Mead conceptualisent l’expérience comme le produit de l’interaction entre une personne et son environnement m’est ensuite apparue comme un analyseur fécond de l’expérience du travail en régime flexible. La force heuristique d’une telle approche réside en ce qu’elle ne réduit pas l’expérience au vécu subjectif, mais l’érige en forme sociale agie par la rencontre de différents facteurs, aussi bien personnels que structurels. C’est sur cette base que je revisite dans Ce que travailler veut dire la notion d’expérience du travail dans le double sens d’épreuve et d’acquisition.
Je dois à Robert Salais d’avoir attiré mon attention sur les travaux d’Amartya Sen et à un petit groupe de chercheurs, réunis autour de lui dans le projet européen Eurocap, d’intenses discussions sur l’opérationnalisation de l’approche par les capacités sur les questions du travail. Les travaux de ce petit groupe ont notamment donné lieu au livre que j’ai dirigé avec Jean De Munck : La liberté au prisme des capacités. Amartya Sen est un économiste et philosophe dont les travaux n’ont qu’à la marge porté sur le travail. Mobiliser son approche dans une sociologie du travail supposait au préalable d’engager une discussion critique avec son œuvre. C’est ce à quoi je me suis attelée dans La liberté au prisme des capacités en mobilisant le pragmatisme de Dewey et de Mead pour, tout à la fois, pointer l’inconsistance sociale de l’approche et proposer une problématisation sociologique des capacités. Car la capacité et la conceptualisation de la liberté comme pouvoir d’agir qui la sous-tend me paraissent des leviers pertinents pour soumettre à l’épreuve de la réalité les promesses de liberté et de libération dont la flexibilité se veut porteuse.
Par conséquent, si une partie du cadre théorique existait préalablement à l’enquête, son approfondissement s’est fait en cours de route dans un dialogue et des allers retours permanents entre empirie et théorie.
Sociologie et politique: vous mettez l’accent sur la dimension politique et normative inhérente au discours sociologique, comment concevez-vous l’imbrication entre la dimension positive et la dimension normative de la démarche sociologique? Autrement dit, pensez-vous que votre enquête puisse jouer un rôle social?
Il serait naïf de penser pouvoir rigoureusement dissocier les moments de l’observation, de la description, de l’analyse et éventuellement de la critique. Chacun de ces moments est d’une certaine manière lié aux précédents et aux suivants. C’est pourquoi il me semble indispensable d’assortir chacune de nos enquêtes d’une réflexion épistémologique visant à expliciter les raisons qui nous ont poussées à choisir tel objet, tel terrain plutôt qu’un autre, telle approche, telle méthodologie plutôt qu’une autre. Si le hasard existe, il ne peut suffir à rendre compte de la manière dont l’enquête est mise en œuvre et l’analyse ensuite menée. Interroger les tenants et les aboutissants de l’approche choisie, son éventuelle dimension normative ou les leviers critiques qu’elle met en place constitue une étape importante en ce qu’elle vise à élucider pour chaque recherche singulière les formes de l’imbrication entre dimension positive et dimension normative et permet ainsi de mieux en contrôler les éventuels biais.
L’interrogation sur le rôle social renvoie à d’autres enjeux. Elle pose la question des relais, des interprètes et des traducteurs entre le monde de la recherche et le monde social, plus largement de la place et du rôle des sciences sociales dans la société. L’enquête sociologique peut jouer un rôle social, mais c’est un rôle que le chercheur ne contrôle pas, ou très mal, parce qu’il n’a pas la maîtrise de l’appropriation ou non de ses résultats et encore moins de leur traduction par les acteurs politiques et sociaux.
L’état institutionnel des sciences sociales en France: suppression de postes, dévalorisation du statut de chercheur, concurrence généralisée pour les appels d’offre, absence de politique lisible en matière de recherches et d’enseignement des sciences sociales, pour un jeune doctorant en sociologie, l’avenir semble incertain; comment percevez-vous l’état actuel des sciences sociales en France? Quel avenir pour la sociologie française?
La recherche à fait l’objet au cours de ces dernières années, en France mais également dans d’autres pays européens tels que l’Allemagne, d’une succession de réformes, en matière de financement, d’organisation, d’évaluation de la recherche, appelées à modifier durablement sa cartographie et ses pratiques. La sociologie n’est pas la seule concernée et le phénomène ne se cantonne pas aux sciences sociales, même si ces dernières étaient particulièrement éloignées des nouvelles normes que ces réformes visent à mettre en place. Cela m’amène à répondre à votre question sur l’avenir de la sociologie française en trois temps. Premièrement, un repli disciplinaire me semble mal venu pour faire face à des transformations qui ne touchent pas la seule la sociologie, mais affectent l’ensemble des sciences sociales ; deuxièmement, un repli national me paraît tout aussi réducteur : apprendre des expériences étrangères et développer des solidarités avec des collègues d’autres pays me semble au contraire un atout important pour pouvoir peser sur la politique des sciences de demain. Enfin troisièmement, je ne partage pas le pessimisme de certains collègues sur l’avenir de la sociologie française, si c’est à cela que vous faites allusion. L’avenir de la science de demain est tributaire d’une multiplicité de facteurs sur lesquels il peut sembler difficile de peser à titre individuel, mais elle se construit aussi à travers la qualité des travaux que nous produisons aujourd’hui. Et en cette matière nous pouvons agir en tant que chercheurs et jeunes chercheurs, d’une part, en montrant notre attachement à la qualité de la recherche à travers nos propres pratiques, d’autre part en nous mobilisant pour que soient réunies les conditions collectives d’une recherche de qualité. Car cette dernière n’est pas redevable de la seule « excellence » individuelle pour reprendre un terme très prisé du discours public actuel, elle est fortement tributaire de l’environnement et des conditions de travail.
Interview réalisée par Alexandre Daneau
Parution d’ouvrage
Ce que travailler veut dire – Une sociologie des capacités et des parcours socioprofessionnels
Bénédicte Zimmermann
Paris, Economica, 2011, 233 p.
Stress, suicides, incertitudes du lendemain : la société française n’en finit pas de mesurer les effets des transformations du travail dans une économie mondialisée. Dans l’entreprise, la flexibilité induit des pratiques de management dont les maîtres-mots sont adaptabilité, performance, compétences et réalisation de soi. A l’échelle de la société toute entière, le système de protection sociale indexé sur l’emploi est grippé, alors que l’invention de nouveaux dispositifs de « sécurisation des parcours » patine. La « flexicurité » est censée relever l’ensemble de ces défis. Cet ouvrage propose résolument une autre voie : il place l’entreprise et le travailleur au cœur de l’analyse pour rappeler que la compétitivité de l’une et la sécurité de l’autre se construisent d’abord dans le travail et les possibilités de développements économique et professionnel qu’il autorise. L’expérience du travail devient alors un élément décisif, non seulement comme vécu subjectif, mais aussi comme forme sociale.
A travers une sociologie des capacités qui combine l’analyse de pratiques d’entreprises et de récits biographiques, Bénédicte Zimmermann renouvelle les perspectives sur le travail : là où la logique de compétences voudrait le réduire à une performance individuelle, elle met au premier plan sa dimension collective et politique.
IBSN : 978-2-7178-5966-9
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Voir la présentation de l’ouvrage incluant la table des matières: cliquez ici.
Voir le compte-rendu sur le site de lien socio. http://www.liens-socio.org/Ce-que-travailler-veut-dire-Une
Voir l’émission “La suite dans les idées” (France Culture) où Bénédicte Zimmermann a présenté le livre : http://www.franceculture.com/emission-la-suite-dans-les-idees-ce-que-travailler-veut-dire-2011-02-12.html
Coordination avec Alexandre Daneau et mise en ligne: Laura Chartain
allocataire-monitrice mention Sociologie EHESS
Interview de Florent Champy à l’occasion de la parution de “Nouvelle théorie sociologique des professions”
Entretien mené par Laura Chartain, doctorante en sociologie à l’EHESS, avec Florent Champy Directeur de recherche au CNRS – Laboratoire CESPRA, (UMR 8036, EHESS-CNRS)
Bonjour Florent Champy, En 2009, vous avez publié La sociologie des professions et répondu à une interview sur ce site pour présenter ce livre. Avec ce nouvel ouvrage, Nouvelle théorie sociologique des professions, vous reprenez des questions abordées dans La sociologie des professions, notamment celle du clivage entre les approches interactionniste et fonctionnaliste, et vous proposez votre propre solution pour dépasser les antagonismes de ces courants. Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’une réponse théorique. Vous montrez que ce dépassement est effectif, en vous appuyant sur une enquête sociologique sur l’architecture que vous avez vous-même menée. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui vous a conduit à entreprendre ce travail ?
Vous avez raison d’évoquer le manuel publié en 2009, car les deux ouvrages sont solidaires. Pour ne pas être gratuite, toute entreprise de théorisation me semble devoir commencer par un diagnostic approfondi de ce à quoi elle prétend apporter une réponse. Nouvelle théorie sociologique des professions vise ainsi à répondre à un ensemble de difficultés rencontrées par la sociologie des professions telle qu’elle se pratique très majoritairement en France depuis une vingtaine d’années, et aux Etats-Unis depuis plus de quarante ans. C’est au diagnostic de ces difficultés que La sociologie des professions était principalement consacré, alors que Nouvelle théorie se centre sur les solutions, en ne reprenant du diagnostic que ce qui est utile à leur compréhension. Publier une seule recherche en deux livres a ainsi permis de lester le diagnostic d’une présentation d’ensemble du sous-champ de la sociologie des professions – en situant de nombreux travaux par rapport aux problèmes identifiés comme saillants – sans alourdir la présentation de la théorie. Chaque livre éclaire donc l’autre, même s’ils peuvent être lus séparément.
Le second point que vous mentionnez, l’architecture, renvoie à une autre exigence de la théorisation : être solidement ancrée dans un travail empirique. Le choix que j’ai effectué pour cet ancrage est celui de la « pensée par cas », pour reprendre le titre d’un ouvrage collectif dirigé par Passeron et Revel. L’intérêt bien connu de cette démarche est de permettre de construire la théorie en s’appuyant sur la complexité d’un objet et sur sa résistance à une appréhension trop simple. On échappe ainsi au biais de confirmation, c’est-à-dire à la tentation, fréquente dans les recherches où de multiples cas sont utilisés sur un même plan au fil de l’argumentation, de privilégier ceux qui confirment les intuitions du chercheur plutôt que ceux qui, en les dérangeant, obligent à corriger ou complexifier sa théorie. Nouvelle théorie est donc aussi un livre sur l’architecture, qui mobilise à la fois du matériau collecté au cours de vingt années de travail sur cet objet, et une enquête originale conduite pour l’occasion. D’autres professions ont été convoquées dans un second temps pour tester et affiner la théorie.
Il s’agit d’un ouvrage ambitieux qui aborde des questions théoriques importantes. Vous effectuez un travail très fin d’articulation entre des questions épistémologiques et théoriques, d’une part, et l’appui sur un matériau empirique, d’autre part. Pouvez-vous nous raconter comment vous avez mené l’enquête et construit la recherche ? Quel a été votre point de départ ?
Le protocole d’enquête part du diagnostic, dont il faut donc dire un mot. Une des antinomies entre les théories fonctionnaliste et interactionniste tient à la façon dont la question de l’unité des professions est traitée. Alors que les fonctionnalistes avaient fortement insisté sur cette unité, les interactionnistes Bucher et Strauss ont proposé en 1961 dans un article désormais classique de regarder les professions comme des agrégats instables et pour partie contingents de segments. Le changement de regard était justifié et s’est révélé fécond, mais l’idée même que l’unité des professions puisse aussi être pensée a peu à peu été perdue de vue. Dans la sociologie française contemporaine, appréhender une profession comme un tout est considéré par beaucoup comme une faute sociologique pure et simple. Mais les inconvénients de cet interdit sont multiples. Notamment, le sociologue dissout son objet de recherche s’il ne parle plus que de segments professionnels – les hommes et les femmes, les provinciaux et les parisiens, les praticiens exerçant dans le public et ceux du privé, etc. – en renonçant à dire quoi que ce soit de la profession dans son entièreté. Le problème est donc de repenser l’unité, mais sans retomber dans les travers du fonctionnalisme, c’est-à-dire en restant attentif à la richesse et la diversité du réel.
Fonctionnalistes et interactionnistes s’opposent sur d’autres aspects des professions, et notamment sur la définition générale des professions : alors que les fonctionnalistes avaient tenté de dégager des traits propres aux professions protégées, les interactionnistes ont montré la faiblesse de cette conception, et posé l’indistinction de tous les types de métiers. Mais l’antinomie de l’unité et de la diversité a ceci de remarquable qu’elle renvoie directement à une dimension fondamentale de ces théories : ce que l’on peut appeler leur ontologie sociale, respectivement substantialiste et processuelle. C’était donc en la prenant comme point de départ que je pouvais le mieux espérer travailler au dépassement des oppositions entre les deux perspectives. Pour montrer l’unité, j’ai cherché à faire ressortir ce qu’il y a de commun dans les conceptions de l’architecture défendues par les architectes apparemment les plus différents. Puis sur cette base, j’ai cherché à saisir les logiques de différenciation des pratiques, en regardant comment se construisent des conceptions antagonistes de ce qu’il est légitime de faire en architecture, par exemple l’architecture Beaux-Arts, l’architecture moderne et l’architecture postmoderne.
Plus précisément, vous montrez comment ce qui fait l’unité de la profession est construit historiquement (chapitres 2 et 3). L’isolement de cette unité vous permet, dans les chapitres suivants (le 5 notamment), de dégager les éléments contingents de l’action relevant des cas particuliers que vous avez étudiés. Comment avez-vous procédé, au moment où vous avez mené l’enquête et traité votre matériau, pour distinguer ces deux questions, celle de l’unité et celle des variations contingentes (ou liées aux interactions) ?
Dans les chapitres 2 et 3 de l’ouvrage, j’étudie la culture professionnelle des architectes, système fortement structuré de valeurs épistémico-déontiques, de savoir et de savoir-faire sans lesquels aucune des pratiques de l’architecture – quelle que soit effectivement leur diversité – n’est possible, et je montre comment cette culture s’est construite au cours des siècles. Je m’appuie pour cela sur l’observation d’enseignements, sur la lecture de traités et sur des recherches menées dans le passé sur diverses opérations. Le cœur de l’argumentation concernant l’unité et la continuité de l’architecture au cours du temps repose sur l’idée d’une cohérence systémique de la culture, et, plus encore, sur la mise au jour d’un noyau remarquablement stable de valeurs partagées par l’ensemble de la profession.
Je cherche en effet la continuité de l’architecture – ou plutôt je l’ai trouvée, car je n’avais pas d’idées préconçues avant l’enquête – dans ce que j’ai appelé les valeurs épistémico-déontiques servies par les architectes. En confrontant un corpus de traités s’étalant sur deux mille ans avec les discours des enseignants dans les écoles d’architecture, je fais ressortir la très grande stabilité de ces valeurs. Par exemple, tout bâtiment d’architecture doit être doté d’une unité ; il doit être intégré dans son site ; l’architecte doit y manifester son souci de l’économie de la dépense. Le retour sur l’histoire paraîtra trop rapide à certains, et je reconnais volontiers que, dix fois plus long, il aurait encore été trop rapide s’il s’était agi de respecter les canons de la démarche historique. L’enjeu ne tient cependant pas au détail de l’histoire. Il réside dans la façon dont le matériau historique est utilisé pour construire une théorie qui est falsifiable et doit être considérée comme vraie tant qu’elle n’a pas été falsifiée. On m’objectera aussi que mon propos sur l’identité de l’architecture au cours du temps n’est rendu possible que par un niveau d’abstraction qui risque de le vider de tout intérêt : l’unité n’est pas atteinte de la même façon du temps de Vitruve et de Le Corbusier. Un passage important est donc celui où j’argumente, assez longuement, sur la pertinence d’un tel niveau d’abstraction dans le discours sociologique. J’arrive à la conclusion que les valeurs abstraites constituent une contrainte forte pour l’action sociale, parfois plus dure même, paradoxalement, que les normes variables qui leur donnent leur contenu concret. Je le montre empiriquement dans le cas que j’étudie, et ce serait sans doute vrai aussi pour d’autres institutions. Et sur un plan méthodologique, je plaide pour une plus grande liberté dans l’usage de diverses focales dans l’enquête. Le chapitre consacré aux valeurs épistémico-déontiques est donc un temps fort de l’ouvrage pour trois raisons : il permet de rompre avec l’image des professions que les sociologues ont pris l’habitude de cultiver ; ses conclusions reposent sur une enquête sociologique et une argumentation qui paraîtront hérétiques aux partisans d’une application stricte de certaines normes méthodologiques dominantes, et je m’applique à discuter de cette liberté que j’ai prise ; enfin, son enjeu dépasse la question des professions et celle de la méthodologie, pour toucher aussi à la représentation des institutions.
Avoir identifié les valeurs abstraites me permet ensuite d’étudier les jeux avec le caractère indéterminé de leur contenu et de leur hiérarchisation. Par exemple, les architectes du mouvement moderne disqualifient l’architecture Beaux-Arts en critiquant la priorité qu’elle donne aux valeurs esthétiques, et en mettant en avant les valeurs d’usage et d’économie, sur lesquelles ils engagent des réflexions originales. Le postmodernisme produira un réagencement des valeurs assez similaire mais dans l’autre sens, sans pour autant revenir aux Beaux-Arts. Ce schème d’une compétition intraprofessionnelle par la hiérarchisation des valeurs et par la réflexion sur leur contenu concret permet d’identifier une forme originale de la segmentation – la « segmentation agonistique » –, et jette un jour nouveau sur des thèmes classiques de la sociologie : outre la segmentation et les luttes intraprofessionnelles, les réformes de politiques de construction d’équipements publics et la structuration des marchés de la commande y trouvent un de leurs principaux ressorts. Mais il faut y insister une fois encore, les valeurs abstraites sont en soi des contraintes sociales fortes et stables pour la pratique de l’activité professionnelle.
Comment avez-vous ensuite écrit l’ouvrage et lié l’ensemble de ces éléments entre eux ?
En y passant beaucoup de temps ! Mon problème était de donner son unité à l’ensemble sans qu’aucun niveau de l’analyse n’écrase les autres. Je ne l’ai pas fait en une fois, mais en agrégeant des matériaux successifs et en complexifiant peu à peu mon propos. Je suis parti des observations dans les écoles. J’ai tenté de saisir les attentes des enseignants, par une comparaison de groupes de suivi de projets d’étudiants en France et aux Etats-Unis. Les points communs étaient évidents : ce que j’avais compris à Paris me permettait d’anticiper les critiques à la Nouvelle-Orléans. J’ai ainsi rédigé une sorte de petit manuel de conception architecturale. Puis j’ai confronté cela à mon corpus de traités : j’y ai retrouvé sept valeurs sur les dix que j’avais mises au jour dans les discours des enseignants, et j’ai pu montrer comment les différentes composantes de la culture – valeurs, savoir-faire et savoirs – se sont agrégées au cours des siècles. J’ai ensuite travaillé à donner une cohérence à l’ensemble de la description de la culture et de ses processus de construction, sans forcer le matériau. Une de mes fiertés est que, malgré les limites inévitables du propos sur un objet inépuisable, les architectes s’y retrouvent. C’était une condition élémentaire de la robustesse et de la pertinence de la théorie.
L’étude de la diversité des pratiques est venue ensuite et a été plus simple. Une fois que j’avais une bonne représentation de la culture professionnelle des architectes, et donc des indéterminations qu’elle laisse subsister au cœur des pratiques, j’étais armé pour aborder ces dernières avec une focale plus habituelle : notamment, les acteurs réapparaissent. J’ai eu la chance de pouvoir réutiliser le matériau que j’avais collecté pour ma thèse déjà ancienne sur les politiques successives de commande hospitalière. J’ai ajouté d’autres exemples : le passage de l’architecture Beaux-Arts à l’architecture moderne, que j’ai déjà évoqué, et des cas empruntés à d’autres professions, comme la médecine, en m’appuyant sur des recherches de collègues.
Je n’avais donc pas de plan du livre au début. Il s’est construit à travers des va et vient entre différentes échelles et différents matériaux, qui ne sont pas sans rappeler ceux des architectes sur leur projet.
Quel est l’apport de cette recherche pour cette profession en particulier que vous avez étudiée, à savoir l’architecture ? Quel serait son apport pour d’autres professions ?
Votre question nous conduit sur un plan politique ou pratique, sans nous faire quitter tout à fait le plan théorique. Pour répondre, il faut avoir en tête le contexte actuel d’exercice des activités professionnelles. Comme d’autres professions, les architectes sont confrontés à des difficultés : leur domaine d’intervention tend à se restreindre du fait de l’augmentation de la division du travail ; leurs contextes de travail se bureaucratisent ; la normalisation de leur activité entrave parfois leur réflexion ; le nouveau management public vise à restreindre l’autonomie de ceux d’entre eux qui travaillent dans ou pour des administrations publiques. Mais mesurer la portée de ces évolutions est tout sauf évident avec les outils usuels de la sociologie des professions. En effet, il est impossible d’étudier les conséquences des évolution que je viens de mentionner sur le travail si l’on n’a pas une représentation des spécificités de ce dernier. La vision fragmentaire des professions, avec ses implications relativistes (il ne serait pas possible de parler d’architecture, mais seulement de conceptions variées et contingentes de l’architecture), fragilise les professions face aux tentatives de remise en question de leur autonomie. Repenser le travail constitue donc un enjeu considérable d’abord pour les sociologues, mais aussi pour les professionnels, qui ont besoin de pouvoir dire en quoi il consiste pour le défendre. C’est pourquoi j’ai tenté de montrer comment ma théorie peut aider à étudier les évolutions de l’autonomie et des contenus de travail. Et pour répondre plus directement à votre question, les architectes se sont saisis de mon travail, puisque le Conseil de l’Ordre m’a contacté après la sortie du livre, avec le projet de m’interroger sur les évolutions du métier.
Vous avez raison de noter que le livre peut directement intéresser d’autres professions qui sont aussi confrontées aux évolutions dont je viens de parler – les chercheurs le savent d’ailleurs bien car ils ne sont pas épargnés. Pour comprendre comment, il faut en venir à un apport de l’ouvrage dont nous n’avons pas encore parlé et qui permet de dépasser l’antinomie entre la définition fonctionnaliste des professions, dont les interactionnistes ont fait ressortir le peu de robustesse, et celle des interactionnistes, qui fait perdre en compréhension ce que l’on gagne en extension de l’objet. Il s’agit de la mise au jour comme nouvel objet sociologique d’un type particulier de professions, les professions à pratique prudentielle, dont font partie médecins, enseignants, chercheurs, architectes, ou encore magistrats, et auxquelles des programmes originaux de recherche peuvent être appliqués. Leurs membres traitent de cas singuliers et complexes – deux malades, deux élèves ou deux recherches ne sont jamais identiques –, ce qui rend les conséquences du travail souvent incertaines, et l’activité rétive à la formalisation. C’est pour cela que ces professionnels doivent faire preuve de ce qu’Aristote avait conceptualisé sous le terme de « prudence », désignant ainsi une forme originale de connaissance et d’action requise là où la science et la technique sont mises en défaut. Il est déjà hautement probable que les évolutions actuelles des contextes de travail sont des obstacles, dans une mesure que des enquêtes devraient déterminer, à l’exercice de cette prudence. Ainsi, la mise au jour des professions à pratique prudentielle permet de renouveler l’étude des difficultés du travail professionnel. Nouvelle théorie sociologique des professions fait ressortir ce qui pourrait être un enjeu saillant des recherches sur les professions : contribuer à nous éclairer sur les variations de la place de la prudence dans le monde du travail et dans l’action publique.
Interview réalisée par Laura Chartain
Nouvelle théorie sociologique des professions
Florent Champy
aux Editions PUF, Collection “Le lien social”, 314 p., 2011.
Retrouvez une présentation de l’ouvrage sur le site de la maison d’édition PUF :
http://www.puf.com/wiki/Autres_Collections:Nouvelle_theorie_sociologique_des_professions
L’engagement ethnographique – Daniel Cefaï
Parution d’ouvrage
L’engagement ethnographique
Sous la direction de Daniel Cefaï
aux Editions EHESS, Collection “En temps & lieux”, 640 p., 2010
Retrouvez une présentation de l’ouvrage sur le site de la maison d’édition EHESS.
Un mur (couleur) d’entretiens: Alex Alber présente son logiciel Sonal
[Questions élaborées par Cyprien Tasset et Alessia Smaniotto, réponses rédigées par Alex Alber]
Bonjour Alex Alber, vous êtes maître de conférences à l’université de Tours et membre du C.I.T.E.R.E.S. (équipe COST) et chercheur associé au Centre d’Etudes de l’Emploi. Vous avez étudié en thèse la formation des officiers en Europe, et vous développez Sonal, un logiciel gratuit d’aide à la transcription et à l’analyse d’entretiens.
Qu’est-ce qui vous a amené à travailler spécialement autour de la méthode de l’entretien? Avez-vous été marqué par l’usage de l’entretien dans telle ou telle autre recherche?
Je ne suis pas à proprement parler un spécialiste des entretiens. J’ai toujours fait à la fois des entretiens et des statistiques dans mes recherches. J’ai tendance à penser qu’une méthode est bonne si elle est adaptée à son objet et que le mieux est encore d’approcher une forme d’ambidextrie méthodologique. Pourtant, par un effet de spécialisation assez courant, j’ai surtout investi le champ quantitatif durant ma thèse, notamment en participant avec Philippe Cibois au développement du logiciel Trideux, que j’ai beaucoup enseigné. Le fait de me pencher plus particulièrement sur un outil dédié aux entretiens a donc été assez tardif.
Pour la petite histoire, c’est suite à une recherche durant laquelle j’avais utilisé Nvivo que j’ai eu l’idée de développer mon propre outil d’indexation thématique car je trouvais Nvivo beaucoup trop cher et assez peu ergonomique. J’avais jeté les bases d’un système de balisage textuel mais cela restait un peu en plan. C’est lors d’une seconde recherche dans laquelle j’ai dû retranscrire moi-même et sans outillage spécifique une quinzaine d’entretiens que je me suis décidé à creuser sérieusement la question. Non seulement je trouvais la retranscription fastidieuse, mais son résultat – une collection de fichiers word en plus d’une collection de fichiers mp3– me frustrait un peu. Je trouvais assez peu commode d’être obligé de faire des recherches par mot clé et j’avais l’impression de perdre beaucoup d’informations au passage. Je ressentais le besoin d’une approche plus globale des matériaux. C’est donc d’abord un souci pratique qui m’a orienté vers la réalisation d’un logiciel dédié aux enquêtes par entretiens.
D’autres logiciels existent déjà pour faciliter la retranscription des entretiens: qu’est-ce que Sonal apporte en plus? Pourriez-vous expliciter les arguments, les positions théoriques qui sous-tendent le logiciel?
Pour assister la retranscription, Sonal utilise un système de dictée qui repère les zones silencieuses dans la bande et propose à la retranscription des portions de quelques secondes, que l’utilisateur a le temps de saisir avant de valider pour passer à la suite. Cela simplifie les choses mais vous le voyez, Sonal n’est pas vraiment une solution miracle sur le plan de la retranscription ; ceci dit, je ne crois pas qu’il en existe. Les gens rêvent de convertir leurs bandes en texte d’un seul clic, mais cela n’est pas encore possible, du moins à ma connaissance, et je ne suis même pas sûr que cela soit vraiment souhaitable. En fait, même si les gens tombent sur Sonal en cherchant un outil de retranscription, son intérêt premier n’est pas forcément à rechercher de ce côté ; mais, pour expliquer ce que Sonal apporte en plus, je pense qu’il faut montrer en quoi sa logique de fonctionnement rompt avec les méthodes habituelles.
Les outils de retranscription reposent sur le principe d’un abandon programmé du support sonore au profit du verbatim, ce qui a pour effet de faire peser sur la qualité de la retranscription des enjeux considérables. Sonal propose de changer de perspective. Il ne s’agit plus de substituer les retranscriptions aux enregistrements mais bien de les y ajouter. Comme son nom le suggère, Sonal propose une approche basée sur le travail du son en permettant avant tout de stocker et d’administrer ses enregistrements, puis de repérer et d’annoter certaines parties de la bande en mémorisant leur contenu via un code couleur. Pour le dire simplement, c’est un peu comme si l’on passait un coup de feutre stabilo directement sur la bande.

L’utilisateur peut ensuite retranscrire le contenu de ces extraits pour faciliter leur usage ultérieur mais, dans une certaine mesure, rien ne l’oblige à le faire. On peut très bien se contenter – dans un premier temps – de les annoter, d’y ajouter des mots clés pour faciliter les recherches etc. Telle est sans doute la principale nouveauté apportée par cet outil et vous le voyez, elle n’est pas théorique, elle est essentiellement pratique : il s’agit de travailler à partir des fichiers son, tout en utilisant l’angle graphique pour faciliter l’appréhension du contenu des données. Cette optique peut d’ailleurs s’appliquer à beaucoup d’autres matériaux qu’à des entretiens sociologiques (conférences, séminaires, cours, concerts etc.). Mais là où Sonal est clairement le fruit d’une approche spécifiquement sociologique, c’est dans sa logique agrégative : il ne s’agit pas de retranscrire des entretiens pris isolément, mais bien de créer des corpus audio/textuels dans lesquels une série d’entretiens partagent un cadre analytique commun (un grille de « thématiques » reprenant peu ou prou le contenu du guide d’entretien) et dont les caractéristiques (sexe, âge etc.) sont renseignées dans une base de données gérée par l’utilisateur. On crée donc ce qu’on peut appeler une « base de données qualitative » qui prend la forme d’une banque d’extraits audio/textuels qui constituent les briques d’une sorte de « mur » d’extraits.

Cette organisation est ensuite très propice au filtrage. Via un système d’allumage/extinction des « briques » du mur, elle permet de visualiser, puis de relire et/ou de réécouter instantanément tous les extraits portant sur un sujet donné et/ou provenant d’interlocuteurs dotés de telles ou telles caractéristiques. Donc, vous le voyez, plus qu’une approche théorique bien précise, c’est surtout cette quasi utopie méthodologique qui m’a motivé : rendre visibles les matériaux et faciliter leur tri, pour retrouver instantanément tous les passages pertinents, qu’ils soient retranscrits ou non. Cela ne règle en rien les questions méthodologiques de fond liées à la démarche par entretiens mais cela permet déjà une appréhension plus globale des matériaux à disposition, ce qui limite le risque de passer à côté de passages importants.

Mais en parallèle, Sonal rend possible une approche beaucoup plus quantitative. On peut par exemple faire ressortir le vocabulaire spécifiquement associé à tel sujet et/ou à tel type de locuteur. On peut également, grâce à Philippe Cibois, réaliser des plans factoriels illustrant les articulations entre attributs des répondants et vocabulaire pour suggérer des pistes analytiques. L’intérêt de l’outil est en l’occurrence que ces pistes pourront très facilement être testées par un retour aux extraits où les différentes formes apparaissent. De ce point de vue, on pourrait dire que Sonal permet de ne pas trancher entre une analyse compréhensive des signifiés et une lecture quantitative des signifiants. Vous le voyez, on est donc bien au-delà d’un simple outil de retranscription ; c’est une nouvelle méthode de travail qui englobe dans un seul outil l’enregistrement, la gestion des bandes, l’encodage thématique, les retranscriptions, et qui offre également ce que j’appelle un « système d’intuition » statistique qui accompagne le travail d’analyse. En référence à l’Oulipo, je le vois un peu comme une sorte d’« ouvroir de méthodologies potentielles » qui est maintenant entre les mains de la communauté scientifique. J’espère qu’elle s’en saisira.
Pensez-vous que l’on pourrait aller plus loin dans l’usage des possibilités offertes par internet, par exemple en ouvrant le développement du logiciel à d’autres spécialistes, comme des ingénieurs en informatique et acoustique, ou aux développeurs des logiciels open source?
Bien évidemment, je ne demande pas mieux. Le développement de Sonal n’est pas le cœur de mes activités de recherche et je ne peux guère m’y consacrer qu’en dilettante. Toute aide est donc la bienvenue. Cela dit, j’ai déjà reçu un sacré coup de main de la part d’un des tous premiers utilisateurs, en la personne de Xavier Le Nué, qui a développé un site pour Sonal et qui a beaucoup fait pour accroître sa visibilité sur Internet ; Philippe Cibois m’a également transmis des algorithmes d’analyse factorielle et nous envisageons ensemble de nouveaux outils statistiques avancés. Je ne suis donc pas seul dans ce projet et, même si je garde pour l’instant une main sur le code, je compte bien évoluer à terme vers un modèle open source car je pense que c’est le meilleur moyen d’arriver à une application de très haute qualité. Hélas, j’ai déjà demandé à plusieurs reprises un peu d’aide aux utilisateurs, sans grand succès jusqu’ici, mais la porte reste grande ouverte !
Dans quelle(s) direction(s) poursuivez-vous maintenant vos recherches?
Si l’on met Sonal de côté quelques instants, voici mes thématiques actuelles. Après avoir travaillé sur les écoles d’officiers en thèse, j’ai souhaité « démilitariser » mes recherches, en travaillant consécutivement, au gré de contrats divers, sur les cadres de la SNCF, sur les salariés âgés du public et du privé face aux changements technologiques et gestionnaires, avant de réaliser, pour la DGAFP, une comparaison des personnels encadrants du public et du privé et de la diffusion des méthodes gestionnaires en leur sein. Alors que j’ai longtemps pensé m’éparpiller à l’excès, je réalise maintenant toute la complémentarité de ces terrains et combien ils me permettent de me centrer sur un sujet à mon avis incontournable aujourd’hui : la diffusion des méthodes managériales dans l’encadrement du secteur public au sens large, que j’appréhende en lien avec les spécificités démographiques et organisationnelles de ce secteur.
Enfin, pour revenir à Sonal, j’ai encore beaucoup de choses à faire. Il faut notamment que je facilite la réintégration d’entretiens déjà retranscrits hors de Sonal, car la plupart des sociologues expérimentés sous-traitent cette tâche ; il faut également que je permette l’indexation thématique sur le support textuel, plus souple que la bande etc. Bref, après deux années de travail, je pense qu’il me reste largement l’équivalent devant moi. Affaire à suivre…
Pour plus d’informations et pour télécharger gratuitement Sonal : www.sonal-info.com
Pour suivre le développement, se tenir au courant des bugs et des nouveautés : http://sonal.hypotheses.org/
