Dans ce texte, j’adopte l’écriture inclusive en utilisant la combinaison des noms et pronoms genrés ainsi que le point médian (par exemple : les auteurices, iels sont assigné·es). Les catégories raciales sont écrites sans majuscule. Pour les mots en anglais qui ont plusieurs orthographes, j’en ai choisi une. Cependant, les citations qui ne suivent pas les conventions d’écriture que j’ai choisies n’ont pas été modifiées et sont fidèles à l’écriture des auteurices.
Introduction
Avec mon travail de recherche de master, je propose de prendre au sérieux le fait que la race est produite et reproduite par l’école. Comme je vais l’exposer ici, la conception de la race comme une « pratique sociale routinière » résultant de « processus de socialisation » (Brun et Cosquer 2021, p. 39) suppose que les individu·es ont des dispositions racialisées, qui leur permettent d’agir et de catégoriser le monde racialement. L’école est un lieu central de transmission, d’évaluation, de construction, et de hiérarchisation des dispositions pour et par les enfants. Je me demande alors : comment les enfants apprennent, au sein de l’école, à catégoriser et hiérarchiser le monde racialement ? Quels sont les effets des différences racialisées dans la vie sociale des enfants à l’école ? Comment se construit la blanchité dans le cadre scolaire ?
Je propose ici d’explorer la littérature sociologique qui m’amène à envisager l’école comme un lieu de production et de reproduction du rapport social de race, en m’intéressant particulièrement à la blanchité. La sociologie de la race, et avec elle, la sociologie de la blanchité et de la socialisation raciale, sont des domaines émergeants, qui peinent à s’imposer dans nos formations universitaires, en sociologie ou ailleurs. Dans l’objectif de permettre à d’autres étudiant·es de se familiariser avec certain·es sociologues et concepts, je présente ici mon état de la littérature rédigé dans le cadre de mon mémoire exploratoire de première année de master à l’EHESS. Je l’ai construit autour de travaux sociologiques français, et je ne reviendrai pas de manière approfondie sur l’histoire des conceptions sociologiques de la race ou de la socialisation. Certains concepts manqueront probablement d’appuis théoriques, et plusieurs travaux sociologiques proches de mon sujet sont absents de cet état de l’art. L’objectif principal étant de préparer mon enquête, des travaux fondateurs pour la sociologie de la race ou de la socialisation, comme ceux de William E. B. Du Bois par exemple, ne seront donc pas abordés ici. Après la bibliographie de ce texte, je liste des lectures qui me semblent nécessaires pour étayer le sujet.
À partir de travaux sociologiques abordés texte par texte, j’appréhenderai la race comme un rapport social de domination (1), intériorisé, incorporé et reproduit à travers la socialisation raciale (2). J’insisterai sur la nécessité de s’intéresser à la blanchité et son processus de construction (3), pour finir sur la prégnance de la race dans la socialisation scolaire (4). Afin de faciliter la navigation dans le texte, j’annonce ici les auteurices abordé·es dans chaque partie, dans l’ordre :
- Colette Guillaumin, 1972 ; Sarah Mazouz, 2020 ; Colette Guillaumin, 1992 ; Stuart Hall, 1994 (2025) ; Solène Brun et Claire Cosquer, 2021
- Bernard Lahire, 2013 ; Muriel Darmon, 2016 ; Solène Brun et Claire Cosquer, 2021 ; Wilfried Lignier, 2026 ; Solène Brun, 2022 ; Théoxane Camara, 2025 ; Alice Simon, 2017
- Maxime Cervulle, 2012 ; Ruth Frankenberg, 1993 ; Bastien Bose, 2012 ; Monica McDermott et Annie Ferguson, 2022 ; Margaret Ann Hagerman, 2014 ; Zeus Leonardo, 2004
- Muriel Darmon, 2016 ; Jean-Luc Primon et Yaël Brinbaum, 2014 ; Christian Poiret, 2000 ; Laura Foy, 2023, 2024 ; Julie Pagis et Wilfried Lignier, 2014 ; Amanda E. Lewis, 2003
1. La race comme un rapport social de domination
En France, l’un des travaux fondateurs de la sociologie de la race est l’enquête de Colette Guillaumin sur l’utilisation du langage dans la presse quotidienne en France, de 1945 à 1960. La publication de son travail dans son livre L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel (Guillaumin 1972), a marqué la sociologie de la race principalement pour son travail de synthèse et de conceptualisation de la race comme un rapport social. L’altérisation, c’est-à-dire la caractérisation comme « autre » à partir d’une différence, est à comprendre comme une relation entre deux groupes : le groupe majoritaire – altérisant – et le groupe minoritaire – altérisé. Les groupes minoritaires ne le sont pas en terme numérique, mais en termes de position sociale au sein du rapport du pouvoir. Son enquête s’attèle à montrer que ce processus de minorisation passe par l’enfermement des individu·es dans leur catégorisation sociale, réduite comme « autre ». La désignation des groupes minorisés se fait en contraire des groupes minorisants – qui désignent –, qui eux sont représentés par « le moi, libre, non désigné, [qui] distribue les rôles aux autres en se réservant de les avoir tous selon son gré. Mais ces rôles ne le marquent jamais, au contraire des autres qui doivent s’y définir entièrement » (Ibid., p. 224). Elle insiste sur la nécessité d’étudier le racisme dans son ensemble, en d’autres termes, de prendre en compte le groupe qui produit et perpétue le racisme, qui était jusqu’alors plutôt occulté dans les travaux de sciences sociales.
En 2020, Sarah Mazouz a publié Race dans la collection « Le mot est faible » (Mazouz 2020). En revenant sur ses expériences de terrain, elle actualise notamment le cadre théorique de Colette Guillaumin en montrant que la race – en tant que « modalités sociales de production des inégalités entre les groupes » (Ibid., p. 26) – est toujours opérante en France aujourd’hui. Elle défend ainsi l’utilisation du concept de race en sciences sociales notamment, et celle de la notion de racialisation qui « permet […] de rendre compte de la production de groupes soumis à l’assignation raciale, tout en examinant aussi les mécanismes qui amènent un groupe à tirer profit des logiques de racialisation » (Ibid., p. 48). Elle précise la conceptualisation de Colette Guillaumin, en ajoutant que l’assignation raciale consiste à essentialiser une origine géographique, religieuse ou culturelle, réelle ou supposée.
En m’inscrivant dans la continuité de ces deux sociologues, dont les publications structurent l’émergence de la sociologie de la race en France, je distingue le processus de racialisation de celui de racisation. Le premier désigne la catégorisation raciale du monde et des individu·es, et qui s’applique donc à tout le monde ; quant au deuxième, il désigne spécifiquement le processus de minorisation raciale, qui est une action du groupe minorisant par rapport au groupe minorisé. Dans le cas de la race en France, comprise comme essentialisation et altérisation de l’origine (réelle ou supposée), les personnes racisantes sont les personnes blanches, et les personnes racisées sont les personnes non-blanches (il est possible que des personnes ou des groupes racisés soient aussi racisants, dans le sens où iels peuvent participer à la minorisation d’un autre groupe, par colorisme par exemple, cependant, cette configuration ne sera pas explorée dans ce travail). Je comprends donc la race comme un rapport social de domination, entre deux groupes (racisant et racisé) hiérarchisés selon l’origine (géographique, culturelle ou religieuse).
Colette Guillaumin envisage la race comme un signifiant, qui permet de justifier l’altérisation à partir de caractéristiques physiques permanentes. Elle établit ainsi que « le caractère physique est le signifiant de la différence radicale. […] Le caractère physique apparent (ou cru tel), y compris l’accent, la langue, la gestuelle, etc., se saisit comme biologique. […] Une différence physique réelle n’existe que pour autant qu’elle est ainsi désignée, en tant que signifiant, par une culture quelconque » (Guillaumin 1972, p. 67). Pour elle, la naturalisation passe par un processus de marquage des corps qui associe « rapport économique et traits physiques » (Guillaumin 1992, p. 181). Le corps est donc support de la différenciation selon l’origine, différence qui est radicalisée, essentialisée et altérisée.
Dans une série de communications, Stuart Hall, sociologue en cultural studies, s’intéresse à la race comme système discursif qui rend signifiant certaines différences (Hall 2025). Il s’inscrit dans une perspective foucaldienne, et, en examinant la production de savoir sur la race au cours de l’histoire, il montre que la signification biologique de la race s’est transformée, dans le discours, pour devenir culturelle, mais qu’elle reste sous-tendue par sa compréhension biologique. Il envisage ainsi la race comme un signifiant glissant, puisque la chaîne d’équivalence du génétique au civilisationnel est enracinée dans le génétique (biologique) et glisse vers le civilisationnel (culturel). Le corps est « une surface matérielle sur laquelle le langage appose et inscrit ses marques d’intelligibilité, la rendant par là connaissable en termes raciaux – précisément parce-que les variations humaines ont déjà été prises dans un système de signification global, et représenté en son sein » (Ibid., p. 51).
Certaines différences corporelles (en premier lieu, la couleur de peau) sont donc rendues signifiantes (dans le sens où elles désignent quelque chose, mais aussi dans le sens où elles sont importantes), d’abord comme marques de hiérarchisation biologique puis comme marques de hiérarchisation culturelle. J’adopte donc une perspective constructiviste de la race : les races ne représentent pas de réalités biologiques, mais la race désigne un rapport social qui est construit historiquement et socialement entre des groupes. Ce rapport social de domination est justifié à travers l’essentialisation de l’origine, signifiée par le corps, et il est naturalisé, perpétué et renouvelé à travers l’idéologie raciste.
Solène Brun – ainsi que sa collègue Claire Cosquer –, travaille à installer une conception dispositionnaliste de la race dans le champ de la recherche en France. Dans ses publications, elle insiste sur le fait que les différences corporelles racialisées (c’est-à-dire qui sont rendues signifiantes racialement) sont des caractéristiques phénotypiques (la couleur de la peau, les formes du visage, la couleur et la texture des cheveux) mais pas seulement : « la lecture sociale des corps porte autant sur les marqueurs phénotypiques que sur les hexis ; les marqueurs phénotypiques eux-mêmes font l’objet de manipulations sociales – le soin des cheveux en est un exemple éclairant » (Brun et Cosquer 2021, p. 38). Le corps au sens large est donc support de significations raciales : le langage (l’accent, les manières de parler), la gestuelle (les manières de se tenir, de bouger), les vêtements, les marqueurs d’hygiène (les cheveux, l’odeur), la corpulence, etc. Les deux sociologues envisagent donc la race à travers deux perspectives, performative et dispositionnaliste : d’une part, la race relève de pratiques routinières, racialisées et racialisantes, qui sont, d’autre part, incorporées au cours de processus de socialisation (Ibid., p. 39).
Finalement, je conçois la race comme un rapport social entre des groupes racisant et racisé, qui opère à travers un processus de racisation, c’est-à-dire de minorisation raciale opérée par le groupe racisant (les blanc·hes) sur les groupes racisés (les non-blanc·hes). La racisation s’appuie sur l’altérisation des corps, dont des variations phénotypiques et des pratiques sont rendues signifiantes et sont hiérarchisées biologiquement et culturellement. Le corps et les pratiques sont racialisés puisque différents selon l’appartenance raciale des individu·es (en ce qu’ils résultent d’une socialisation différenciée), et racialisantes puisqu’elles sont le support de différenciation et de catégorisation. Les pratiques de différenciations et de catégorisations raciales (qui relèvent de la façon de penser et de voir le monde), ainsi que les pratiques corporelles (qui relèvent des façons de faire et d’agir) peuvent donc être appréhendées comme les résultats d’une socialisation raciale, c’est-à-dire comme le produit de l’intériorisation et l’incorporation de dispositions racialisantes et racialisées.
2. De la socialisation à la socialisation raciale
Le concept de socialisation fait référence au processus d’intériorisation et d’incorporation des manières de faire, d’être, de penser et de voir le monde. En admettant que ce processus existe, on admet que nos façons de penser et de se comporter, c’est-à-dire nos dispositions, sont apprises et résultent d’intériorisation de normes, et ne sont donc pas naturelles. L’étude du processus de socialisation permet donc de comprendre comment, concrètement, les individu·es assimilent, s’approprient et reproduisent l’ordre social, et permet finalement de voir comment les hiérarchies et systèmes de dominations sont perpétués.
Bernard Lahire présente le principe de l’étude de la socialisation comme le fait de « saisir comment les expériences socialisatrices les plus variées se sédimentent en manières plus ou moins durables de voir, de sentir et d’agir (qu’on les nomme propensions, inclinations, manières d’être persistantes ou permanentes, habitudes, ethos, habitus, dispositions, schèmes ou perspectives), et comment ces produits du passé, plus ou moins homogènes ou hétérogènes, incorporés par les socialisés déterminent en partie leurs actions et réactions dans divers contextes d’action présents » (Lahire 2013, p. 120). La manière dont les individu·es agissent et pensent peut donc être expliquée par leurs expériences passées, qui les « façonnent ». Ces expériences passées, qui sont des « interactions qu’[iels] entretien[nent] dès [leur] naissance avec d’autres individus et avec tout un monde matériel issu de l’histoire » (Ibid., p. 116), ainsi que la façon dont elles construisent les individu·es, sont différentes selon leurs caractéristiques sociales (et historiques). Le processus de socialisation et ses effets (l’ensemble des dispositions à agir et penser) sont donc situés socialement.
Muriel Darmon, dans son manuel sur la socialisation, en propose la définition suivante : « l’ensemble des processus par lesquels l’individu est construit – on dira aussi “formé”, “modelé”, “façonné”, “fabriqué”, “conditionné”, par la société globale et locale dans laquelle il vit, processus au cours desquels l’individu acquiert – “apprend”, “intériorise”, “incorpore”, “intègre” – des façons de faire, de penser et d’être qui sont situés socialement. La définition la plus simple de la socialisation […] est donc la suivante : “façon dont la société forme et transforme les individus” » (Darmon 2016, p. 6). En s’appuyant sur les travaux et les conceptualisations de la socialisation au cours de l’histoire de la sociologie, elle envisage la socialisation primaire comme relevant des premières années de la vie, dans l’enfance, et la socialisation secondaire comme la suite du processus après l’enfance, durant l’âge adulte. La socialisation primaire ne se limite donc pas au cadre familial, et englobe les modes de garde durant la petite-enfance, l’école, les loisirs, les consommations culturelles, les pair·es.
La notion de socialisation raciale permet d’envisager que la socialisation est différente selon la position des individu·es dans le rapport social de race. En d’autres termes, les modalités et les effets du processus sont racialisés (différents selon l’assignation raciale des individu·es) et racialisants (ils construisent des dispositions constitutives à ces assignations). Solène Brun et Claire Cosquer proposent d’envisager « la socialisation raciale comme l’incorporation de dispositions, de manières d’être et de faire qui influencent à la fois l’assignation des individus à une position raciale et la manière de se percevoir et se définir soi-même racialement » (Brun et Cosquer 2021, p. 39). Elle serait donc produite par, et produirait en retour, des manières de penser et de voir le monde racialisantes et racialisées (notamment la capacité à catégoriser les individu·es et l’environnement sous un prisme racial), mais aussi des manières de faire et d’agir, des pratiques racialisantes et racialisées (notamment relatives au corps).
Dans son livre sur la sociogenèse des individu·es, Wilfried Lignier exemplifie les temps faibles et les moments forts de la socialisation avec la racialisation (Lignier 2026). Pour illustrer les modalités de socialisation par les temps faibles, il détaille la façon dont sont racialisées des dispositions corporelles dès la petite enfance, dans les crèches, et des dispositions culturelles, à travers les pratiques d’écoute musicale. Il montre ainsi que les dispositions peuvent être racialisées en ce qu’elles sont différenciées, mais surtout hiérarchisées : « dans ces conditions, de part et d’autre de la différence ethnoraciale […] il y a une asymétrie de pouvoir : les façons de penser et d’agir des majoritaires sont imposées aux minoritaires. […] la posture corporelle des uns est tendanciellement disqualifiée, celle des autres légitimée » (Ibid., p. 158). La socialisation raciale par des moments forts se fait, selon lui, notamment à travers des expériences de discrimination, qui entrainent des pratiques matérielles et symboliques qui peuvent « avoir des effets sociogénétiques notables » (Ibid., p. 167), par exemple par rapport aux pratiques dans l’espace public, au rapport à la police, aux pratiques vestimentaires, à la fréquentation de certains espaces, etc. Il souligne alors que les dispositions raciales (personnelles et à l’égard des autres) sont différenciées mais surtout hiérarchisées, et sont le résultat de processus longs, routiniers et habituels, autant que d’événements plus ponctuels et marquants.
En proposant de s’inspirer des travaux étatsuniens pour étudier le processus en France, Solène Brun montre que la socialisation raciale a été étudiée en France dans des domaines spécifiques, sans systématiquement le nommer comme telle : à partir des trajectoires des personnes racisées diplômées du supérieur, de l’apprentissage de l’appréhension des discriminations racistes, de la dimension racialisée du sport, ou encore dans l’étude des bandes de jeunes (Brun 2022).
À titre d’exemple, dans son travail de thèse sur la vie des familles d’origine malienne vivant maintenant en France, Théoxane Camara s’intéresse à la socialisation raciale qui prend place dans les familles (Camara 2025, chap. 2). Elle montre notamment comment le silence parental quant au racisme et face au racisme transmet des dispositions à rester silencieux·ses face aux discriminations chez les enfants, dans une logique conformiste. De plus, elle s’intéresse à la manière dont les positions dans les rapports sociaux (ici de classe et de race) sont inscrites dans les corps au travers de la socialisation familiale. Elle conçoit alors l’hyper-correction corporelle (notamment du langage, de l’habillement, de l’alimentation) comme une disposition produite par une socialisation spécifique à l’intersection des minorisations de classe et de race (qui est par ailleurs aussi genrée). Ainsi, « par ces pratiques corporelles [parfum, alimentation, habillement, coiffure], les mères transmettent à leurs enfants leurs propres principes de (di)vision de l’espace social et de leur place dans celui-ci, marquée par l’hyper-correction » (Ibid., p. 156). Cette analyse donne un aperçu des modalités et des effets de la socialisation raciale : des dispositions sont transmises spécifiquement à partir de la position racisée dans le rapport de domination, qui produisent des pratiques corporelles spécifiques à cette position.
Dans un autre registre, Alice Simon s’est intéressée aux opinions politiques des enfants, entendues comme la catégorisation des personnalités politiques (en rapport aux élections présidentielles des années 2010 dans ce cas) (Simon 2017). Son enquête lui a permis de montrer, entre autres, que le racisme est l’une des premières catégories politiques accessible aux enfants, qui comprennent relativement la notion et l’utilisent pour se situer elleux-même et les personnalités politiques : « lorsqu’ils apprennent ce qu’est le racisme, les enfants apprennent par la même occasion à le déprécier : la compréhension de ce concept implique alors l’intériorisation d’un jugement moral. […] La majorité des enfants fait explicitement référence à la couleur de peau comme origine de la moquerie ou du désamour » (Ibid., p. 258‑259). Elle met également en évidence que les enfants racisé·es (surtout issu·es de la colonisation des pays du Maghreb sur son terrain) se sentent directement concerné·es par le racisme, contrairement aux enfants blanc·hes, qui se réfèrent principalement au racisme anti-noir. Selon moi, la compréhension du racisme relève entièrement d’une appréhension raciale du monde. En effet, savoir ce qu’est le racisme (et le déprécier moralement, ainsi que les personnes identifiées comme racistes) implique de comprendre quelles différences sont signifiantes et support de discriminations (ou moqueries plus précisément, dans ce cas de figure). En d’autres termes, comprendre que « mon beau-papy, bah il aime pas les Arabes » (Ibid., p. 259, extrait d’entretien réalisé et cité par l’autrice) implique aussi de comprendre qui sont les arabes.
Ces deux enquêtes, dont la socialisation raciale n’est pas l’objet central, en illustrent concrètement certains effets, dans le cadre familial notamment : l’acquisition de dispositions corporelles spécifiques pour les enfants de parents malien·nes vivant en France, et de dispositions de dépréciation morale par rapport au racisme. Les dispositions racialisées peuvent être différentes selon les assignations des individu·es et hiérarchisées entre elles. Certaines dispositions (dominantes) sont donc socialement plus rentables puisqu’elles sont légitimées dans la majorité des espaces sociaux (à l’école notamment). D’autres dispositions peuvent être relativement partagées par tout le monde, mais sont racialisées en ce qu’elles relèvent de l’interprétation du monde social par un prisme racial : savoir catégoriser racialement les individu·es et interpréter le monde social à travers ces catégories. À travers la socialisation raciale, les individu·es intériorisent et incorporent donc l’ordre racial et leur position en son sein.
3. La blanchité : socialisation à la domination
Étudier la façon dont les personnes dominées vivent et intériorisent la domination est essentiel pour comprendre comment celle-ci fonctionne. C’est souvent le point de départ des études critiques des systèmes de domination. Il est toutefois intéressant de noter que les groupes dominants sont toujours un objet d’étude plus tardif, ce qui participe notamment à leur déresponsabilisation, et à la particularisation des groupes qu’ils dominent. Dans l’optique de mieux comprendre – et finalement, dans une certaine mesure, lutter contre – l’idéologie raciste, il s’avère nécessaire de se demander comment les personnes dominantes en viennent à comprendre et utiliser leurs privilèges. Autrement dit, en s’intéressant aux expériences des personnes dominées, il est aussi nécessaire de s’intéresser à la manière dont sont construites les personnes dominantes, et donc à la manière dont les personnes blanches intériorisent des dispositions spécifiques qui leur permettent de reproduire et de naviguer dans un système racial qui leur est favorable.
Plusieurs auteurices étatsunien⸱nes et français⸱es ont publié des articles retraçant les travaux importants sur la blanchité. Maxime Cervulle propose une revue de la littérature étatsunienne et britannique sur la façon dont les sociologues et les philosophes ont pensé et étudié la subjectivation des personnes blanc·hes (Cervulle 2012). En s’appuyant sur l’enquête de Ruth Frankenberg (Frankenberg 1997 ; Frankenberg 1993), il montre que l’identité blanche est appréhendée comme neutre et vide de contenu, en opposition aux identités et cultures racisées. Il s’intéresse particulièrement à l’ignorance blanche, constitutive de l’identité blanche, et considère « les formes ordinaires du silence et de l’inaction face au racisme comme des conduites “routinisées” par lesquelles les structures racistes se trouvent parfois reproduites et actualisées de façon non intentionnelle dans les pratiques sociales » (Cervulle 2012, p. 49). Cette conception me permet d’envisager que l’une des dimensions de la socialisation blanche est la construction de dispositions à l’ignorance de la race et du racisme : d’une part ignorer la blanchité comme une identité particulière, c’est-à-dire la considérer comme universelle et préexistante au racisme, et d’autre part ignorer le racisme, c’est-à-dire ne pas agir face au racisme (consciemment ou inconsciemment).
Plus récemment, Bastien Bosa a proposé une revue de la littérature de travaux d’historien·nes et de sociologues pour retracer l’émergence des études de la blanchité aux États-Unis et en Grande-Bretagne (Bosa 2012). Après être revenu sur la construction historique de la catégorie « Blanc » aux États-Unis, il développe aussi la dimension neutre et universelle de la blanchité à partir des travaux de Ruth Frankenberg. De cette enquête, il souligne notamment que la chercheuse « décrit ainsi la whiteness comme un “marqueur non-marqué” (“unmarked marker”) » (Ibid., p. 135), ce qui me semble une notion intéressante au regard des travaux de Colette Guillaumin sur le processus de marquage racial (Guillaumin 1992). Dans cette revue de la littérature, il aborde la blanchité au-delà des individu·es et de l’enjeu de l’identité blanche puisque selon lui, « cette façon de voir les choses [de Ruth Frankenberg] permet de souligner que, pour l’essentiel, les avantages de la whiteness ne sont pas tant liés à l’existence d’un racisme direct qu’à diverses pratiques institutionnelles qui ont, elles aussi, tous les aspects de la neutralité, et qui, formellement, n’ont pas de fondements raciaux » (Bosa 2012, p. 135). Par ailleurs, il fait le pont entre le contexte étatsunien et le contexte français en établissant un parallèle entre l’idée de multiculturalisme aux États-Unis et l’idée de républicanisme français, qui justifient de ne pas parler de la race sous prétexte que cela serait raciste. Enfin, son article aborde les limites qu’il voit dans l’étude de la blanchité, et souligne notamment le danger de réitérer une conception essentialiste de la race et d’envisager le groupe des blanc·hes comme un groupe homogène. Cette limite est notamment examinée dans l’article étatsunien « Sociology of Whiteness » (McDermott et Ferguson 2022).
Publié en 2022 dans l’Annual Review of Sociology, et écrit par Monica McDermott et Annie Ferguson, cet article dresse l’état de la recherche sociologique étatsunienne sur la blanchité, en abordant l’histoire du champ de recherche, la conceptualisation de la blanchité, ses liens avec d’autres rapports sociaux, et des considérations méthodologiques quant à son étude. Les autrices conçoivent la blanchité à la fois comme une identité raciale et comme une dimension de la structure sociale qui constitue les blanc·hes comme groupe dominant dans le rapport racial. Leur approche appuie la nécessité de déshomogénéiser le groupe des blanc·hes, et aborde la façon dont le rapport social de race s’articule et se co-construit avec les rapports de genre, de classe et de religion. À partir de travaux qui étudient les relations et interactions interraciales, elles soulèvent que le contexte de mixité raciale a une influence certaine sur la blanchité, mais que les relations interraciales n’aboutissent pas mécaniquement en une conscience raciale pour les personnes blanches, même si elles peuvent en être tributaires. Elles en concluent alors qu’« au final, les personnes blanches peuvent considérablement plus bénéficier de l’effet des interactions interraciales que les personnes non-blanches » (Ibid., p. 265, ma traduction). Les autrices s’attardent aussi sur la méthodologie, en abordant la manière dont est étudiée la blanchité en sociologie, mais aussi en abordant le fait que la blanchité affecte la façon dont les outils sociologiques sont conçus.
En se basant majoritairement sur des travaux étatsuniens, ces trois articles permettent d’appréhender la blanchité autant dans sa dimension individuelle identitaire, que structurelle en tant qu’hégémonie. Les différent·es auteurices soulignent la nécessité d’étudier la blanchité et les dominant·es au sein du rapport social de race. Transversalement, dans ces revues de la littérature, il apparaît que la colourblindness (le fait de ne pas voir les couleurs) est constitutive de la blanchité. D’abord, les personnes blanches, en général, nient l’importance des catégories raciales, sous prétexte d’aspiration à l’égalité, et considèrent que l’antiracisme consiste à ne pas nommer la race. Ensuite, la racialisation de la blanchité est invisibilisée et niée, et l’identité blanche est à la fois considérée comme universelle et comme culturellement vide. En d’autres termes, l’identité blanche n’est pas considérée comme raciale, et la blanchité est constituée comme la norme. Ainsi, le concept de colourblindness renvoie au déni de l’importance de la race dans la production des inégalités sociales, et à l’invisibilisation de la blanchité.
L’apprentissage de la colourblindness est examinée dans l’article « White families and race : colour-blind and colour-conscious approaches to white racial socialization », dans lequel la sociologue étatsunienne Margaret Ann Hagerman rend compte de son enquête sur la socialisation familiale des enfants blanc·hes aux États-Unis (Hagerman 2014). À partir d’un travail ethnographique dans deux communautés urbaines de la même ville, elle analyse l’impact du contexte racial (fréquentation du quartier et des écoles) et de l’approche parentale dans le développement des logiques raciales des enfants. Elle oppose une communauté d’un quartier presque exclusivement blanc (dans le quartier d’habitation ainsi que dans les écoles élémentaires et secondaires) à un quartier plus mixte, dont la moitié des habitant·es et des écolier·ères sont blanc·hes. Dans les deux cas, les choix résidentiels sont motivés par le recrutement racial des écoles : d’un côté, les parents veulent offrir une éducation a priori meilleure en mettant les enfants dans des écoles fréquentées quasi-exclusivement par des élèves blanc·hes ; d’un autre côté, les parents veulent que leurs enfants aient accès à la diversité. Ces deux logiques sont respectivement doublées d’une manière de ne pas parler des enjeux raciaux actuels et d’appréhender le racisme comme un problème résolu, ou d’aborder les injustices raciales et d’encourager les enfants à agir contre. Elle souligne cependant que les parents qui adoptent une approche colourconscious maintiennent leur position privilégiée au sein de leur communauté. Elle s’intéresse aussi à la réappropriation de ces éducations par les enfants, en insistant sur leur agentivité quant à leur socialisation. Les enfants qui évoluent dans un contexte résidentiel et familial qui ne voit pas les couleurs (colourblind) n’envisagent pas le racisme comme un enjeu d’actualité et appuient l’idéologie méritocratique étatsunienne. Les enfants qui grandissent dans un contexte mixte et dont les parents adoptent une approche sensible à la race (colourconscious) identifient des situations racistes ou des biais racistes qu’iels ont, en parlent avec leurs parents, et reconnaissent le privilège blanc.
Finalement, cette enquête invite à examiner en détail l’effet de la mixité raciale dans la socialisation blanche et à déshomogénéiser le groupe des blanc·hes. Même si, selon l’autrice, la majorité des enfants étastunien·nes appréhendent la race à travers une approche colourblind, il est nécessaire d’envisager d’autres approches que peuvent construire les enfants blanc·hes. Je trouve aussi particulièrement intéressante l’idée d’envisager le contexte de socialisation (c’est-à-dire le cadre socialisateur) comme lui-même colourblind, puisque fréquenté presque exclusivement par des personnes blanches. En revanche, dans cet article, Margaret A. Hagerman s’intéresse aux représentations et aux discours des enquêté·es, qui demandent à être confirmés par une analyse des pratiques des enfants autant que des parents (la sociologue a publié un livre en 2018 qui rend compte de cette enquête et qui contient peut-être ces analyses). Son analyse porte donc sur la « logique raciale » (Ibid., p. 2611) des enfants, notamment puisqu’elle envisage l’étude de la socialisation raciale comme l’analyse des « significations que les enfants blanc·hes associent à la race et la compréhension de la manière dont ces significations sont produites et employées » (Ibid., p. 2600, ma traduction). Ainsi, les manifestations pratiques de cette socialisation ne semblent pas être le sujet de cette publication. Selon moi, cette limite est renforcée par son analyse de la blanchité en termes de privilège blanc, qui laisse de côté une approche en termes de domination raciale.
En effet, dans les articles qui font état de la sociologie de la blanchité, il est intéressant de noter que du côté étatsunien, les autrices mobilisent presque exclusivement la notion de « privilège blanc » au détriment d’une approche en termes de domination, que l’on retrouve chez les auteurs français. Si Bastien Bosa utilise les deux notions mais ne semble pas les discuter, pour Maxime Cervulle, la notion de privilège blanc tend à négliger l’aspect de domination du rapport de race. Il reprend alors le cadre foucaldien proposé par Ladelle McWorther (McWhorter 2005) : « Il ne s’agirait plus de penser qu’un sujet blanc préexistant bénéficierait de privilèges ou de prérogatives dérivés du racisme systémique, mais plutôt que le sujet blanc émergerait de relations de pouvoir racistes à la fois dynamiques et dispersées » (Cervulle 2012, p. 45).
Cette tension est l’objet de l’article : « The Color of Supremacy : Beyond the discourse of “white privilege” » (Leonardo 2004). Dans cet essai, Zeus Leonardo pointe le fait que la blanchité aux États-Unis est principalement conceptualisée à partir de la notion de privilège blanc, ce qui occulte, selon lui, une appréhension des blanc·hes en tant qu’acteurices de la domination raciale. Autrement dit, une conception en termes d’hégémonie blanche invisibilise la dimension suprémaciste de la blanchité et « minimise le rôle actif des blanc·hes, qui prennent des ressources aux personnes non-blanches dans le monde entier, s’approprient leur travail, et mettent en place des politiques qui empêchent les minorités de participer entièrement à la société » (Ibid., p. 138, ma traduction). Le chercheur en science de l’éducation s’intéresse à l’effet de ce cadrage à l’école, notamment dans les enseignements d’histoire qui opèrent une discontinuité entre le passé et le présent (par ailleurs, Amanda E. Lewis avance aussi ces résultats, grâce à son enquête que je présente dans la partie suivante). Selon lui, les blanc·hes sont réceptif·ves aux apprentissages raciaux qui normalisent leur position dominante dans la société non pas en tant que « victimes de manipulation » (Ibid., p. 144), mais justement parce qu’iels en bénéficient et les soutiennent.
Cette approche fait écho à la conceptualisation de Colette Guillaumin qui appelle à étudier le rapport de race dans sa globalité. Il est nécessaire de s’intéresser à tous les groupes dont les blanc·hes, mais aussi au rapport en lui-même. La socialisation à la blanchité s’inscrit alors dans le cadre d’une relation de domination sur les personnes non-blanches. Cela signifie que les dispositions blanches (telles que la colourblindness) sont à envisager au regard de leurs conséquences sur les personnes racisées, c’est-à-dire en tant que dispositions racisantes. En ce sens, les dispositions blanches le sont parce qu’elles sont transmises à, et construites par, des personnes blanches, mais surtout parce que les façons de faire, d’être et de penser issues des dispositions blanches produisent de la minorisation raciale.
L’analyse de la blanchité et des processus de sa construction se développe surtout aux États-Unis. Le fait de ne pas voir les couleurs (la colourblindness) semble être établi comme constitutif de la blanchité, et s’avère être la dimension la plus explorée en sociologie de la blanchité. En revanche, plusieurs sociologues invitent à déshomogénéiser la blanchité, en explorant comment les personnes blanches se construisent à l’intersection de plusieurs rapports de domination, et selon les contextes locaux, historiques, et sociaux. Certain·es invitent aussi à penser les pratiques et les représentations des personnes blanches en relation avec leurs effets sur les personnes racisées, en rappelant que les privilèges blancs sont les conséquences de la domination en acte des personnes racisantes sur les personnes racisées. Si la socialisation à la blanchité a été étudiée aux États-Unis d’abord dans le cadre scolaire, en France, l’étude de la blanchité comme un ensemble cohérent de dispositions racialisées ne semble pas constituer un objet de recherche établi dans la sociologie.
4. La race à l’école de la République
Pour Muriel Darmon, l’école est la « plaque tournante de la socialisation » (Darmon 2016, p. 61) puisqu’il s’agit d’un cadre de socialisation verticale par les adultes, de socialisation horizontale, par les pair·es, mais aussi d’évaluation des socialisations, familiale notamment : l’école sanctionne, positivement ou négativement, les dispositions acquises par les enfants dans d’autres cadres socialisateurs. Par ailleurs, c’est souvent l’un des premiers lieux de mixité sociale pour les enfants. La socialisation scolaire ne se résume pas à l’éducation, c’est-à-dire aux pratiques éducatives pensées comme telles. La sociologue détaille en effet trois apprentissages différents qui prennent place à l’école, constitutifs de la socialisation scolaire : premièrement, l’apprentissage explicite de savoirs et de savoir-faire scolaires qui s’apparentent aux programmes scolaires. Puis l’apprentissage scolaire implicite, qui concerne principalement des manières de faire, de gérer le corps, l’espace, le temps, et une vision du monde scolairement valorisées. Enfin, l’apprentissage qui se fait à l’école, mais pas par l’école, c’est-à-dire qui se fait principalement avec les pair·es : « tout ce qui s’apprend à l’école mais soit dans les marges de l’institution […], soit même contre elle » (Ibid., p. 64).
La race et le racisme à l’école française ont déjà fait l’objet de plusieurs enquêtes sociologiques depuis le début du siècle, malgré les tendances colourblind à la fois de l’école et des sciences sociales. D’abord, l’analyse de Jean-Luc Primon et Yaël Brinbaum de l’enquête Trajectoires et Origines 1, menée en 2008 et 2009, a permis de préciser l’effet des origines des élèves descendant·es d’immigré·es sur leur parcours scolaire (Primon et Brinbaum 2014). Les garçons d’origine africaine, turque et portugaise sont moins diplômés du baccalauréat ou du supérieur que les garçons en population générale, là où les garçons originaires d’Asie du Sud-est sont plus diplômés du supérieur que la population générale. Pour les filles, la tendance est moins marquée, et bien que les filles d’origine africaine soient moins diplômées du supérieur que celles de la population générale, ce sont les filles d’origine turque qui sont nettement moins bien diplômées. En revanche, les auteurices montrent que ces différences sont liées au statut socio-économique s’articulant au statut migratoire en France, puisque toutes choses égales par ailleurs, la plupart des origines n’ont pas d’effet sur le diplôme des garçons, et la tendance s’inverse pour les filles, puisque les descendantes d’immigré·es ont plus souvent des diplômes que les filles en population générale. Cependant, leur analyse souligne la pertinence de s’intéresser aux expériences des élèves à l’école, au-delà de leur diplomation, puisque « 21 % des descendants d’immigrés signalent au moins une injustice scolaire contre 9 % dans la population majoritaire alors que presque un tiers des descendants de l’immigration nord-africaine, subsaharienne ou turque en déclarent. À l’opposé, les descendants de l’immigration du Sud-est asiatique, qui se caractérisent par leur bonne performance scolaire, en signalent très peu » (Ibid., p. 34).
Des enquêtes se sont intéressées aux enseignant·es et à la racialisation qu’iels opèrent au sein de l’école. Dans « La construction de l’altérité à l’école de la République », Christian Poiret analyse le rapport aux « familles africaines » d’enseignant·es exerçant dans des écoles fréquentées majoritairement par des enfants noir·es, à partir d’entretiens qu’il a conduit dans les années 1990 (Poiret 2000). Il étudie le discours des enseignant·es par rapport à la catégorie « africain » et les stéréotypes qui l’accompagnent. Il détaille alors différents registres par lesquels les enseignant·es se distancient des parents d’élèves d’origine africaine subsaharienne. Certain·es mobilisent le registre social, en expliquant les difficultés familiales par la situation de pauvreté et les conditions de vie dans un quartier populaire, et en mobilisant des stéréotypes positifs (comme la résilience). Par le registre social-culturel, les enseignant·es disqualifient les familles par leur appartenance culturelle (supposée), tout en mobilisant à la fois des explications sociales. Enfin, d’autres ont recours au registre culturel, voire naturel, et dépeignent un climat familial défaillant pour les élèves qui relève de la tradition ethnique. Les enseignant·es mobilisent ces explications racialisantes, plus ou moins sociales ou naturalisées, afin de rejeter la responsabilité de l’échec scolaire des élèves sur les familles et l’environnement des élèves.
Dans son travail de thèse, Laura Foy approfondit ce propos grâce à des observations participantes dans des écoles hyper-paupérisées de Marseille, en s’intéressant aux modalités de racialisation de la part des enseignant·es (Foy 2023). Elle étudie le contexte institutionnel dans lequel les professionnel·les de l’éducation naturalisent et racialisent les difficultés scolaires des élèves, qui justifient des pratiques disciplinaires violentes banalisées. Son travail analyse la façon dont les parents sont altérisé·es par les enseignant·es, et comment la race traverse la construction professionnelle de ces dernier·ères. Finalement, elle montre que « des processus de racialisation imprègnent le rapport des enseignants au quartier, aux élèves et aux parents, permettant l’externalisation de la difficulté professionnelle » (Foy 2024, p. 18).
Ces deux enquêtes démontrent que la race structure les pratiques et les représentations des professionnel·les de l’enseignement, et analysent les différentes modalités de racialisation des élèves et des parents dans des écoles majoritairement fréquentées par des enfants racisé·es. D’autres enquêtes se sont concentrées sur le point de vue enfantin dans le cadre scolaire.
Julie Pagis et Wilfried Lignier se sont intéressé·es à la manière dont les enfants justifient leurs inimitiés, dans deux écoles parisiennes au recrutement mixte (Lignier et Pagis 2014). Iels s’intéressent notamment à l’effet de l’origine migratoire africaine ou asiatique des enfants, avec le critère du pays de naissance des parents. Grâce à leur enquête, iels avancent que « les enfants sont […] clairement rapprochés, mais aussi […] éloignés les uns des autres en fonction de ces propriétés sociales objectives, non négociables, que sont l’origine sociale et migratoire » (Ibid., p. 45). Par ailleurs, iels mettent en lumière une dépréciation esthétique de la couleur noire et des enfants issu·es de l’immigration dans la justification enfantine des inimitiés. Celle-ci se fait aussi en reprenant des critères d’évaluation scolaire, notamment à travers les notes et les comportements des autres enfants, ce qui montre que « l’École donne les moyens de détester » (Ibid.). Cette enquête révèle alors l’importance de la race dans les relations entre les écolier·ères – sans toutefois la nommer comme telle – et établit le rôle de l’évaluation scolaire dans le jugement des enfants.
Aux États-Unis, Amanda E. Lewis a mené une ethnographie dans trois écoles californiennes aux recrutements différents, à la fin des années 1990, afin d’examiner la façon dont les écoles produisent et reproduisent la race (Lewis 2003). Dans son livre Race in the schoolyard : negotiating the color line in classrooms and communities, elle détaille les différentes façons dont la race est appréhendée selon les contextes scolaires (approche colourblind, abordée comme un sujet hasardeux, ou travail d’explicitation par principe de s’y opposer), et comment les frontières des catégories et leur porosité peuvent changer. Elle montre que l’école joue un rôle de production et de reproduction de la race, où les enfants apprennent ce que veut dire être blanc·hes, noir·es, asiatiques et latines, mais aussi dans la production et la reproduction des inégalités raciales, notamment puisqu’elle constate une distribution des ressources et du pouvoir qui est racialisée. En observant et en interrogeant les élèves, les encadrant·es et les parents, elle établit que la race est incontournable et quotidienne pour les personnes racisées (noir·es, latines et asiatiques) alors qu’elle n’est pertinente qu’en relation aux autres groupes pour les blanc·hes. Par ailleurs, les enfants blanc·hes s’excluent du racisme, quel que soit le contexte scolaire (par colourblindness, en considérant le racisme anti-blanc comme effectif, ou en considérant leur école comme étant hors du système structurel du racisme aux États-Unis).
Cette enquête éclaire donc les différentes manières dont la racialisation est à l’œuvre dans le système scolaire étatsunien. Néanmoins, elle me semble être focalisée principalement sur l’expérience des personnes racisées et sur le discours des adultes. De plus, le processus de socialisation raciale – c’est-à-dire l’effet de l’action des encadrant·es et des autres élèves sur les perceptions et les comportements des enfants – est abordé seulement d’un point de vue vertical, et principalement à travers des situations qui semblent exceptionnelles. Par ailleurs, bien que ce travail me semble essentiel pour appréhender l’étendue des différentes façons dont la race peut opérer au sein de l’école, toujours est-il que les contextes socio-historiques raciaux et scolaires aux États-Unis, bien qu’ils soient communément comparés à ceux de la France, restent différents.
En France, les travaux sur la racialisation à l’école se sont surtout concentrés sur les pratiques et les discours racisants des professionnel·les – dans des écoles très majoritairement racisées –, sans explorer leurs effets sur les élèves. L’enquête de Julie Pagis et Wilfried Lignier analyse le point de vue des enfants sur leurs inimitiés, mais la race et ses effets ne sont pas abordés en tant que tels, et le rôle des encadrant·es scolaires n’est pas exploré quant à la racialisation, au profit d’une l’explication par la socialisation domestique. Dans la continuité des analyses de ces enquêtes, qui abordent plus ou moins la race dans le cadre scolaire, je propose d’examiner la dimension raciale de la socialisation scolaire, en partant de la vie sociale des enfants.
Conclusion
Dans une perspective constructiviste, j’envisage la race comme un rapport de domination construit par un groupe racisant envers des groupes alors racisés. La distinction entre les groupes s’appuie principalement sur des marques corporelles altérisées et édifiées comme signes de l’origine des personnes minorisées. Cependant, l’apparence du corps n’est pas le seul marqueur racial, et les pratiques sont aussi support de racisation, c’est-à-dire de minorisation. L’appartenance à un groupe dominant ou dominé n’est donc pas naturelle ou innée, mais se fait à travers des pratiques routinisées, qui sont à la fois racialisées et racialisantes, et donc hiérarchisées et hiérarchisantes. À partir d’une approche dispositionnaliste, je considère que ce rapport de domination se manifeste par les manières d’agir, de faire, de penser et de voir le monde des individu·es, dont les dispositions à agir sont acquises à partir d’expériences passées qui opèrent comme une forme d’apprentissage (inconscient la plupart du temps). De cette manière, l’ordre racial est intériorisé et incorporé par les individu·es, qui le reproduisent à leur tour. L’étude de la socialisation raciale permet de révéler le processus de construction et de hiérarchisation des dispositions qui font des individu·es des personnes racisantes et racisées, c’est-à-dire situées dans le rapport social de race. En d’autres termes, étudier la socialisation raciale revient à mettre en lumière la façon dont les individu·es sont à la fois façonné·es comme des personnes blanches, noires, arabes, asiatiques, etc., et formé·es à exister dans une société raciale (voire à la faire exister, pour les personnes racisantes).
En France, la sociologie de la socialisation raciale commence à émerger et des enquêtes ont permis d’analyser les modalités par lesquelles les individu·es acquièrent des dispositions situées et situantes dans le rapport racial. Cependant, ces enquêtes se concentrent principalement sur le cadre familial et sur les personnes racisées. La race à l’école a surtout été étudiée à partir des expériences de discriminations racistes des élèves (racisé·es) ou des conceptions et pratiques racialisées des enseignant·es.
Bibliographie
Bosa Bastien, 2012, « Plus blanc que blanc. Une étude critique des travaux sur la whiteness » dans Les nouvelles frontières de la société française, La Découverte, p. 129‑145.
Brun Solène, 2022, « La socialisation raciale : enseignements de la sociologie étatsunienne et perspectives françaises », Sociologie, 2022, vol. 13, no 2, p. 199‑217.
Brun Solène et Cosquer Claire, 2021, « Déconstruire l’“identité”, théoriser la race. Des catégorisations aux pratiques », Émulations, 2021, vol. 42, p. 31‑46.
Camara Théoxane, 2025, Des familles sur le fil ? Comment la migration post-coloniale (re)configure l’économie des affects et des relations dans des familles malo-françaises (1980-2023), Thèse de doctorat en sociologie, Université de Poitiers.
Cervulle Maxime, 2012, « La conscience dominante. Rapports sociaux de race et subjectivation », Cahiers du Genre, 1 décembre 2012, n° 53, no 2, p. 37‑54.
Darmon Muriel, 2016, La socialisation, Paris, Armand Colin, 128 p.
Foy Laura, 2024, « Un discours racial ordinaire », Cahiers pédagogiques, 18 septembre 2024, n° 595, no 6, p. 18‑19.
Foy Laura, 2023, Quand la race fait école : place et rôle de la race dans l’activité professionnelle des enseignant·es des territoires hyper-paupérisés, Thèse de doctorat, Aix-Marseille, Marseille.
Frankenberg Ruth, 1997, « White Women, Race Matters » : dans Richard Delgado et Jean Stefancic (dir.), Critical White Studies, Temple University Press, p. 632‑634.
Frankenberg Ruth, 1993, White Women, Race Matters: The Social Construction of Whiteness, Routledge.
Guillaumin Colette, 1992, « Race et nature : système des marques, idée de groupe naturel et rapports sociaux » dans Sexe, race et pratique du pouvoir : l’idée de nature, Paris, Coté-Femmes Ed (coll. « Recherches »), p. 171‑194.
Guillaumin Colette, 1972, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Paris, 247 p.
Hagerman Margaret Ann, 2014, « White families and race: colour-blind and colour-conscious approaches to white racial socialization », Ethnic and Racial Studies, 6 décembre 2014, vol. 37, no 14, p. 2598‑2614.
Hall Stuart, 2025, Race, ethnicité, nation : le triangle fatal, traduit par Jérôme Vidal, Paris, Éditions Amsterdam.
Lahire Bernard, 2013, « La fabrication sociale des individus : cadres, modalités, temps et effets de socialisation » dans Dans les plis singuliers du socia l: individus, institutions, socialisations, Paris, la Découverte (coll. « Collection Laboratoire des sciences sociales »), p. 115‑131.
Leonardo Zeus, 2004, « The Color of Supremacy: Beyond the discourse of ‘white privilege’ », Educational Philosophy and Theory, janvier 2004, vol. 36, no 2, p. 137‑152.
Lewis Amanda E., 2003, Race in the schoolyard: negotiating the color line in classrooms and communities, New Brunswick, N.J, Rutgers University Press (coll. « Rutgers series in childhood studies »), 243 p.
Lignier Wilfried, 2026, La société est en nous : comment le monde social engendre des individus, Paris, Éditions Points (coll. « Points »), 229 p.
Lignier Wilfried et Pagis Julie, 2014, « Inimitiés enfantines : L’expression précoce des distances sociales », Genèses, 31 juillet 2014, n° 96, no 3, p. 35‑61.
Mazouz Sarah, 2020, Race, Paris, Anamosa (coll. « Le mot est faible »), 89 p.
McDermott Monica et Ferguson Annie, 2022, « Sociology of Whiteness », Annual Review of Sociology, 29 juillet 2022, vol. 48, no 1, p. 257‑276.
McWhorter Ladelle, 2005, « Where do white people come from? A Foucaultian critique of Whiteness Studies », Philosophy & Social Criticism, septembre 2005, vol. 31, no 5‑6, p. 533‑556.
Poiret Christian, 2000, « La construction de l’altérité à l’école de la République », VEI enjeux, 2000, vol. 121, no 1, p. 148‑177.
Primon Jean-Luc et Brinbaum Yaël, 2014, « Une école discriminante ? », Plein droit, 1 décembre 2014, n° 103, no 4, p. 32‑35.
Simon Alice, 2017, Les enfants et la politique. Contribution à l’étude des rapports ordinaires à la politique, Thèse de doctorat en science politique, Université de Montpellier, Montpellier.
Propositions d’approfondissement
Blanchité
Arrayet Ivanhoé, Devenir plus blanch.es que blanc.hes. Une étude de la socialisation à la blanchité chez les enfants dans une école internationale., Mémoire de Master 2, ENS de Lyon, Lyon, 2025.
Brun Solène et Cosquer Claire, La domination blanche, Paris, Textuel (coll. « Petite encyclopédie critique »), 2024.
Brun Solène et Cosquer Claire, 2022, Sociologie de la race, Malakoff, Armand Colin (coll. « 128 »).
Corchète Charlotte, « La construction d’un « habitus blanc » : le cas des quartiers de la Goutte d’Or et de La Chapelle », Espaces et sociétés, 13 février 2024, n° 190, no 3, p. 115‑131.
Galonnier Juliette, « Maneuvering Whiteness in France: Muslim Converts’ Ambivalent Encounters with Race », French Politics, Culture & Society, 1 juin 2021, vol. 39, no 2, p. 69‑94.
Lewis Amanda E., « “What Group?” Studying Whites and Whiteness in the Era of “Color-Blindness” », Sociological Theory, décembre 2004, vol. 22, no 4, p. 623‑646.
McDermott Monica, « Ways of being white: privilege, perceived stigma, and transcendence », dans Hazel Rose Markus et Paula M. Moya (dir.), Doing race: 21 essays for the 21st century, First edition., New York London, W.W. Norton & Company, Inc, 2010, p. 415‑438.
Reay Diane, Hollingworth Sumi, Williams Katya, Crozier Gill, Jamieson Fiona, James David et Beedell Phoebe, « “A Darker Shade of Pale?” Whiteness, the Middle Classes and Multi-Ethnic Inner City Schooling », Sociology, décembre 2007, vol. 41, no 6, p. 1041‑1060.
Walton Emily, « Habits of Whiteness: How Racial Domination Persists in Multiethnic Neighborhoods », Sociology of Race and Ethnicity, janvier 2021, vol. 7, no 1, p. 71‑85.
Sociologie de l’école
Ben Ayed Choukri, L’école discrimine-t-elle ? Le cas des descendants de l’immigration nord-africaine, Vulaines sur Seine, Éditions du Croquant, 2023, 416 p.
Ben Ayed Choukri, La mixité sociale à l’école. Tensions, enjeux, perspectives, Armand Colin, 2015.
Duru-Bellat Marie, « Ce que la mixité fait aux élèves », Revue de l’OFCE, 6 juillet 2010, n°114, no3, p. 197‑212.
Duru-Bellat Marie, Farges Géraldine et Zanten Agnès van, Sociologie de l’école, Armand Colin, 2022.
Massei Simon, « Le public scolaire face au discours égalitaire. Une réception entre genre, race et classe », Revue française de pédagogie, 2022, vol. 217, p. 97‑111.
Socialisation
Berger Peter L. et Luckmann Thomas, The social construction of reality: a treatise in the sociology of knowledge, Repr., Harmondsworth, Penguin (coll. « A Pelican Book sociology and anthropology »), 1987, 249 p.
Lignier Wilfried et Pagis Julie, L’enfance de l’ordre : comment les enfants perçoivent le monde social, Paris, Seuil, 2017.
Racialisation et racisme
Bettie Julie, « Women without Class: Chicas, Cholas, Trash, and the Presence/Absence of Class Identity », Signs, 2000, vol. 26, no 1, p. 1‑35.
Bonilla-Silva Eduardo, Racism without racists: color-blind racism and the persistence of racial inequality in America, Fifth edition., Lanham, Rowman & Littlefield, 2018, 1 p.
Diamond John B., Randolph Antonia et Spillane James P., 2004, « Teachers’ Expectations and Sense of Responsibility for Student Learning: The Importance of Race, Class, and Organizational Habitus », Anthropology Education Quarterly, mars 2004, vol. 35, no 1, p. 75‑98.
Du Bois W. E. B., « Le Nègre et le ghetto de Varsovie (1949) », Raisons politiques, 2006, vol. 21, no 1, p. 131.
Du Bois W. E. B., Darkwater, Amherst, N.Y, Humanity Books (coll. « Classics in Black studies »), 2003, 270 p.
Markus Hazel Rose et Moya Paula M. (dir.), Doing race: 21 essays for the 21st century, First edition., New York London, W.W. Norton & Company, Inc, 2010, 590 p.
McCarthy Cameron, Race, identity and representation in education, New York, Routledge (coll. « Critical social thought »), 2005, 498 p.
Michel Aurélia, Un monde en nègre et blanc : enquête historique sur l’ordre racial, Paris, Éditions Points (coll. « Points »), 2020.
Morning Ann, « Pour une sociologie de la conceptualisation raciale au 21ème siècle », Terrains/Théories, 2015, vol. 3.
NDiaye Pap, 2006, « 2. Questions de couleur. Histoire, idéologie et pratiques du colorisme. » dans De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, Découverte (coll. « Cahiers libres »), p. 37‑54.
Poiret Christian, « Les processus d’ethnicisation et de raci(ali)sation dans la France contemporaine : Africains, Ultramarins et « Noirs » », Revue européenne des migrations internationales, 1 septembre 2011, vol. 27, no 1, p. 107‑127.
Van Ausdale Debra, The first R : how children learn race and racism, Lanham (Md.), Rowman & Littlefield, 2001, 250 p.
Winkler Erin N., Learning Race, Learning Place: Shaping Racial Identities and Ideas in African American Childhoods, Rutgers University Press, 2012.
Méthodologie d’enquête
Gallagher Charles A., 2008, « “The end of racism” as the new doxa. New strategies for researching race » dans White logic, white methods: racism and methodology, Lanham (Md.), Rowman & Littlefield publ.
Mazouz Sarah, 2008, « Les mots pour le dire. La qualification raciale, du terrain à l’écriture » dans Les politiques de l’enquête, La Découverte, p. 81‑98.